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“La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.”
Même si les accidents sont rares, il faut se méfier de tout le reste. C'est si peu de chose, une brèche dans le ciel, un accident de tout le destin, que la mort. Mais si l'homme est seul, tout devient récit. Oui, Sisyphe est le héros absurde. Mais faut-il imaginer qu'il ne connaisse pas son supplice ? Non, il le connaît. Car toute la question est de savoir s'il faut préférer la vie ou l'espérance d'une vie autre. Deux conclusions se présentent alors : ou bien le suicide, ou bien le rétablissement d'une vision. Sisyphe, silenceux, descend. Il est brave, il est obligé de l'être, il est seul. Et cette solitude est le prix de sa grandeur. Tout ce qui est aventure d'âme est de son domaine. Son destin n'appartient qu'à lui. Son rocher est son affaire. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire tous les idoles. Dans l'univers qui soudain s'est tu devant lui, l'oreille du rocher monte et se soulève au-dessus des êtres inconscients et muets de la nature. Mais la douleur, c'est la conscience. Oui, c'est l'heure de la conscience et le retour vers la vie. Sisyphe regarde soudain le chemin de la descente. Cette promenade est étrange, sans doute, mais elle est le nécessaire effort d'une conscience réfléchie. Là se trouve le rocher, là est son affaire. En arrivant au sommet, ce moment n'est qu'une brève possession. Il descend encore, mais cette descente est marquée par le sourire du héros. Je laisse Sisyphe au pied de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. L'homme est tout : des yeux qui voient, des mains qui touchent, des lèvres qui se taisent, un cœur qui entend. S'il connaît toute la langue de son être, il se tient au courant. L'énergie sordide qui découle de la nature du monde, le martyre de la nature, sont les mêmes. Il en est, toutes choses, la mesure. Il n'y a pas de destin. C'est bien vrai que rien ne peut tenir debout, rien n'est si petit, si dérisoire que le drame de Sisyphe. On peut le dire aussi : je ne suis pas seul. Il y a en moi des frères. Mais je ne puis les rejoindre qu'en les perdant. Je ne suis pas libre. Je serai libre quand je serai seul. Un monde entier de luxuriance délicieuse a fleuri sur ce bout de phrase : un monde entier de tendresse, de renoncement, de noblesse. Sisyphe, pendant son silence, suscite chez les hommes un univers fidèle et stable. Tout est pour lui. Voici pourquoi je m'arrête au sujet. Ce n'est pas seulement la raison qui joue, c'est le cœur qui s'attache. La grande orgueilleuse signature de l'homme se trouve ici : l'absurde, c'est la raison qui tombe, mais aussi le cœur qui se tait. Le hasard a ses droits. Il y a un âge où l'on peut mesurer sa gloire à ce qu'on possède. Mais l'essentiel, ce n'est pas de vivre, c'est de connaître ce que c'est que vivre, et de savoir que l'existence est un sentiment désespéré et fiévreux. Voilà pourquoi, dans le monde entier, il y a des hommes qui savent. La bonté du monde est parfois terrible. La littérature, ce moment où l'homme cherche à le dire, ce monde entier qu'un cœur crée par ce qu'il lui offre en images et en force, est à l'image de ce cœur. Je ne vais pas m'étendre davantage. Mais il n'y a pas de sens plus grand, pas de justice suprême. La croyance en la valeur des paroles me suffit. La vie, telle qu'elle m'apparaît, est une source de bonheur. C'est un combat qui conduit à la grandeur de l'homme. Le mythe de Sisyphe, c'est l'histoire du roi de Corinthe qui, ayant enchaîné la mort, condamné les dieux et bravé leur pouvoir, fut puni de pousser éternellement un rocher au sommet d'une montagne d'où il retombait sans cesse. Mais la chute du rocher, c'est encore son affaire. Sisyphe, en descendant, prend possession de son destin. S'il veut, il peut retourner dans l'existence. Les œuvres de l'homme, celles qui l'éclairent, sont les seules qui lui survivent. Et je vois des hommes qui meurent. Je les vois mourir en grand. Oui, tout est ordre et tout est providence. Mais la lucidité de l'homme absurde, cette clarté d'âme qui l'accompagne, est à l'image de sa solitude. L'homme ne peut vivre sans la certitude que le monde a un sens. Mais si le monde n'en a pas, l'homme absurde en invente un, qui est sa grandeur. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.