5 min de lecture
“Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses adversaires en respect.”
Le jour où d’Artagnan se présenta, l’assemblée était imposante, surtout pour un provincial arrivant de sa province ; il est vrai que ce provincial était Gascon et que surtout à cette époque les compatriotes de d’Artagnan avaient la réputation de ne point facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu’on avait franchi la porte massive, chevillée de longs clous à tête quadrangulaire, on tombait au milieu d’une troupe de gens d’épée qui se croisaient dans la cour, s’interpellant, se querellant et jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu être officier, grand seigneur ou jolie femme.
Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre jeune homme s’avança le cœur palpitant, rangeant sa longue rapière le long de ses jambes maigres et tenant une main au rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrassé qui veut faire bonne contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors il respirait plus librement ; mais il comprenait qu’on se retournait pour le regarder, et, pour la première fois de sa vie, d’Artagnan, qui, jusqu’à ce jour, avait eu une assez bonne opinion de lui-même, se trouva ridicule.
Arrivé à l’escalier, ce fut pis encore : il y avait sur les premières marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à l’exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades attendaient sur le palier que leur tour vînt de prendre place à la partie.
Un d’eux, placé sur le degré supérieur, l’épée nue à la main, empêchait ou du moins s’efforçait d’empêcher les trois autres de monter.
Ces trois autres s’escrimaient contre lui de leurs épées fort agiles. D’Artagnan prit d’abord ces fers pour des fleurets d’escrime, et les crut boutonnés ; mais il reconnut bientôt à de certaines égratignures que chaque arme, au contraire, était affilée et aiguisée à souhait, et à chacune de ces égratignures, non-seulement les spectateurs, mais encore les acteurs, riaient comme des fous.
Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d’eux. La condition portait qu’à chaque coup le touché quitterait la partie, en perdant son tour d’audience au profit du toucheur. En cinq minutes trois furent effleurés, l’un au poignet, l’autre au menton, l’autre à l’oreille, par le défenseur du degré, qui, lui-même, ne fut pas atteint ; adresse qui lui valut, selon les conventions arrêtées, trois tours de faveur.
Si difficile, non pas qu’il fût, mais qu’il voulut être à étonner, ce passetemps étonna notre jeune voyageur : il avait vu dans sa province, cette terre où s’échauffent cependant si promptement les têtes, un peu plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu’il avait ouïes jusqu’alors, même en Gascogne. Il se crut transporté dans ce fameux pays des géants où Gulliver alla depuis et eut si grand’peur ; et cependant il n’était pas au bout : restaient le palier et l’antichambre.
Sur le palier, on ne se battait plus, on racontait des histoires de femmes, et dans l’antichambre des histoires de cour. Sur le palier, d’Artagnan rougit ; dans l’antichambre, il frissonna. Son imagination éveillée et vagabonde, qui, en Gascogne le rendait redoutable aux jeunes femmes de chambre et même quelquefois aux jeunes maîtresses, n’avait jamais rêvé, même dans ses moments de délire, la moitié de ces merveilles amoureuses et le quart de ces prouesses galantes, rehaussées des noms les plus connus et des détails les moins voilés. Mais si son amour pour les bonnes mœurs fut choqué sur le palier, son respect pour le cardinal fut scandalisé dans l’antichambre. Là, à son grand étonnement, d’Artagnan entendait critiquer tout haut la politique qui faisait trembler l’Europe, et la vie privée du cardinal, que tant de hauts et puissants seigneurs avaient été punis d’avoir tenté d’approfondir ; ce grand homme, révéré de M. d’Artagnan père, servait de risée aux mousquetaires de M. de Tréville, qui raillaient ses jambes cagneuses et son dos voûté ; quelques-uns chantaient des noëls sur Mme de Combalet, sa nièce, tandis que les autres liaient des parties contre les pages et les gardes du cardinal-duc, toutes choses qui paraissaient à d’Artagnan de monstrueuses impossibilités.