Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · Les Trois Mousquetaires · Chapitre 6, paragraphes 13-39

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“Vous savez combien la vérité est difficile à connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait nommer le fils d’Henri IV Louis-le-Juste…”

— Ah ! ah ! vous m’y faites penser, dit le roi ; sans doute, ils venaient pour se battre eux-mêmes.

— Je ne les accuse pas, sire, mais je laisse Votre Majesté apprécier ce que peuvent aller faire cinq hommes armés dans un lieu aussi désert que le sont les environs du couvent des Carmes.

— Oui, vous avez raison, Tréville, vous avez raison.

— Alors, quand ils ont vu mes mousquetaires, ils ont changé d’idée et ils ont oublié leur haine particulière pour la haine de corps ; car Votre Majesté n’ignore pas que les mousquetaires, qui sont au roi et rien qu’au roi, sont les ennemis naturels des gardes, qui sont à M. le cardinal.

— Oui, Tréville, oui, dit le roi mélancoliquement, et c’est bien triste, croyez-moi, de voir ainsi deux partis en France, deux têtes à la royauté ; mais tout cela finira, Tréville, tout cela finira. Vous dites donc que les gardes ont cherché querelle aux mousquetaires.

— Je dis qu’il est probable que les choses se sont passées ainsi, mais je n’en jure pas, sire. Vous savez combien la vérité est difficile à connaître, et à moins d’être doué de cet instinct admirable qui a fait nommer le fils d’Henri IV Louis-le-Juste…

— Et vous avez raison, Tréville ; mais ils n’étaient pas seuls, vos mousquetaires, il y avait avec eux un enfant.

— Oui, sire, et un homme blessé, de sorte que trois mousquetaires du roi, dont un blessé et un enfant, non seulement ont tenu tête à cinq des plus terribles gardes de M. le cardinal, mais encore en ont porté quatre à terre.

— Mais c’est une victoire, cela ! s’écria le roi tout rayonnant ; une victoire complète !

— Oui, sire, aussi complète que celle du pont de Cé.

— Quatre hommes ! dont un blessé, et un enfant, dites-vous ?

— Un jeune homme à peine ; lequel s’est même si parfaitement conduit en cette occasion, que je prendrai la liberté de le recommander à Votre Majesté.

— Comment s’appelle-t-il ?

— D’Artagnan, sire. C’est le fils d’un de mes plus anciens amis ; le fils d’un homme qui a fait avec le roi votre père, de glorieuse mémoire, la guerre de partisan.

— Et vous dites qu’il s’est bien conduit, ce jeune homme ? Racontez-moi cela, Tréville ; vous savez que j’aime les récits de guerre et de combat.

Et le roi Louis XIII releva fièrement sa moustache en se posant sur la hanche.

— Sire, reprit Tréville, comme je vous l’ai dit, M. d’Artagnan est presque un enfant, et comme il n’a pas l’honneur d’être mousquetaire, il était en habit bourgeois ; les gardes de M. le cardinal, reconnaissant sa grande jeunesse, et de plus qu’il était étranger au corps, l’invitèrent donc à se retirer avant qu’ils n’attaquassent.

— Alors, vous voyez bien, Tréville, interrompit le roi, que ce sont eux qui ont attaqué.

— C’est juste, sire : ainsi, plus de doute ; ils le sommèrent donc de se retirer ; mais il répondit qu’il était mousquetaire de cœur et tout à Sa Majesté, qu’ainsi donc il resterait avec messieurs les mousquetaires.

— Brave jeune homme ! murmura le roi.

— En effet, il demeura avec eux, et Votre Majesté a là un si ferme champion, que ce fut lui qui donna à Jussac ce terrible coup d’épée qui met si fort en colère M. le cardinal.

— C’est lui qui a blessé Jussac ? s’écria le roi ; lui, un enfant ? Ceci, Tréville, c’est impossible.

— C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Majesté.

— Jussac, une des premières lames du royaume !

— Eh bien ! sire, il a trouvé son maître.

— Je veux voir ce jeune homme, Tréville, je veux le voir, et si l’on peut faire quelque chose, eh bien, nous nous en occuperons.

— Quand Votre Majesté daignera-t-elle le recevoir ?