Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · Les Trois Mousquetaires · Chapitre 1, paragraphes 102-123

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“Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se donnait au diable, ne trouvant rien.”

Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui adressait son voyageur était parfaitement juste.

— Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre ?

— Oui, où est cette lettre ? cria d’Artagnan. D’abord, je vous en préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle se retrouve, ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire retrouver, lui !

Cette menace acheva d’intimider l’hôte. Après le roi et M. le cardinal, M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. Il y avait bien le père Joseph, c’est vrai, mais son nom, à lui, n’était jamais prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait l’éminence grise, comme on appelait alors le familier du cardinal.

Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre perdue.

— Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux ? demanda l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles.

— Mordioux ! je le crois bien, s’écria le Gascon, qui comptait sur cette lettre pour faire son chemin à la cour ; elle contenait ma fortune.

— Des bons sur l’Espagne ? demanda l’hôte inquiet.

— Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté, répondit d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce à cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque peu hasardée.

— Diable ! fit l’hôte tout à fait désespéré.

— Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il n’importe, l’argent n’est rien, et cette lettre était tout. J’eusse mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.

Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine pudeur juvénile le retint.

Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se donnait au diable, ne trouvant rien.

— Cette lettre ne s’est point perdue, s’écria-t-il.

— Ah ! fit d’Artagnan.

— Non : elle vous a été prise.

— Prise ! et par qui ?

— Par le gentilhomme d’hier. Il est descendu à la cuisine où était votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a volée.

— Vous croyez ? répondit d’Artagnan peu convaincu ; car il savait mieux que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est qu’aucun des valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce papier.

— Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet impertinent gentilhomme.

— Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte ; lorsque je lui ai annoncé que votre seigneurie était le protégé de M. de Tréville et que vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu immédiatement à la cuisine où il savait qu’était votre pourpoint.

— Alors, voilà mon voleur trouvé, répondit d’Artagnan, je m’en plaindrai à M. de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi. Puis il tira majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte, qui l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre accident jusqu’à la porte Saint-Antoine, à Paris, où, malgré la recommandation paternelle, son propriétaire le vendit trois écus, ce qui était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait fort surmené pendant la dernière étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité de sa couleur.