Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · VI, paragraphes 41-52

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“Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se dégoûta de la culture et, à moitié fou, il se voua tout entier à l’observation.”

Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un prix pour la découverte, nous n’osons pas dire pour la fabrication de la grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme insoluble, si l’on considère qu’à cette époque l’espèce n’existait pas même à l’état de bistre dans la nature.

Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant impossible.

Le monde tulipier n’en fut pas moins ému de la base à son faîte.

Quelques amateurs prirent l’idée, mais sans croire à son application ; mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en regardant leur spéculation comme manquée à l’avance, ils ne pensèrent plus d’abord qu’à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le cygne noir d’Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.

Van Baerle fut du nombre des tulipiers qui prirent l’idée ; Boxtel fut au nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baerle eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu’il avait cultivées jusque-là.

Dès l’année suivante, il obtint des produits d’un bistre parfait, et Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n’avait encore trouvé que le brun clair.

Peut-être serait-il important d’expliquer aux lecteurs les belles théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments ses couleurs ; peut-être nous saurait-on gré d’établir que rien n’est impossible à l’horticulteur qui met à contribution, par sa patience et son génie, le feu du soleil, la candeur de l’eau, les sucs de la terre et les souffles de l’air. Mais ce n’est pas un traité de la tulipe en général, c’est l’histoire d’une tulipe en particulier, que nous avons résolu d’écrire ; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.

Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se dégoûta de la culture et, à moitié fou, il se voua tout entier à l’observation.

La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil, cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement ; Boxtel laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa vie avec sa vue, il ne s’occupa que de ce qui se passait chez van Baërle, il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l’eau qu’on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris. Mais le plus curieux du travail ne s’opérait pas dans le jardin.

Sonnait une heure, une heure de la nuit van Baerle montait à son laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait si bien, et là, dès que les lumières du savant succédant aux rayons du jour avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le génie inventif de son rival.

Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec d’autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel reflet d’eau celles qui devaient fournir le blanc, candide représentation hermétique de l’élément humide.

Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait incapable, c’était de verser dans le télescope de l’envieux toute sa vie, toute sa pensée, tout son espoir.