Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · V, paragraphes 32-44

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“Boxtel fut fort ébahi lorsqu’il vit tout ce matériel, mais il ne comprenait pas encore l’étendue de son malheur.”

La loi était pour monsieur van Baerle. Bene sit.

D’ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe, et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil du matin ou du soir qu’avec le brûlant soleil de midi.

Il sut donc presque gré à Cornélius van Baerle de lui avoir bâti gratis un parasoleil.

Peut-être n’était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à l’endroit de son voisin van Baerle n’était-il pas l’expression entière de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie d’étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.

Mais hélas ? que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres de l’étage nouvellement bâti se garnir d’oignons, de cayeux, de tulipes en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la profession d’un monomane tulipier !

Il y avait les paquets d’étiquettes, il y avait les casiers, il y avait les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces casiers pour y renouveler l’air sans donner accès aux souris, aux charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de tulipes à deux mille francs l’oignon.

Boxtel fut fort ébahi lorsqu’il vit tout ce matériel, mais il ne comprenait pas encore l’étendue de son malheur. On savait van Baerle ami de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son ami. N’était-il pas possible qu’ayant à peindre l’intérieur d’un tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de la décoration !

Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put résister à l’ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il appliqua une échelle contre le mur mitoyen, et regardant chez le voisin Baerle, il se convainquit que la terre d’un énorme carré peuplé naguère de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique aux tulipes, le tout contreforté de bordures de gazon pour empêcher les éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée pour tamiser le soleil de midi ; de l’eau en abondance et à portée, exposition au sud sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement de réussite, mais de progrès. Plus de doute, Van Baërle était devenu tulipier.

Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux 400,000 florins de capital, aux 10,000 florins de rente, employant ses ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les genoux s’affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.

Ainsi, ce n’était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des tulipes réelles que Van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur. Ainsi Van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux : chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui, pour ne pas nuire par l’influence des esprits animaux à ses caïeux et à ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.

Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule, un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d’être quelque jardinier obscur, inconnu, c’était le filleul de maître Corneille de Witt, c’est-à-dire une célébrité !

Boxtel, on le voit, avait l’esprit moins bien fait que Porus, qui se consolait d’avoir été vaincu par Alexandre, justement à cause de la célébrité de son vainqueur.

En effet, qu’arriverait-il si jamais van Baerle trouvait une tulipe nouvelle et la nommait la Jean de Witt, après en avoir nommé une la Corneille ! Ce serait à en étouffer de rage.