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“Ce bruit, qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de la prison, parvint jusqu’au prisonnier.”
Corneille, étendu sur son lit, les poignets brisés, les doigts brisés, n’ayant rien avoué d’un crime qu’il n’avait pas commis, venait de respirer enfin, après trois jours de souffrances, en apprenant que les juges dont il attendait la mort avaient bien voulu ne le condamner qu’au bannissement.
Corps énergique, âme invincible, il eût bien désappointé ses ennemis si ceux-ci eussent pu, dans les profondeurs sombres de la chambre du Buytenhof, voir luire sur son pâle visage le sourire du martyr qui oublie la fange de la terre depuis qu’il a entrevu les splendeurs du ciel.
Le Ruart avait, par la puissance de sa volonté plutôt que par un secours réel, recouvré toutes ses forces, et il calculait combien de temps encore les formalités de la justice le retiendraient en prison.
C’était juste à ce moment que les clameurs de la milice bourgeoise, mêlées à celles du peuple, s’élevaient contre les deux frères et menaçaient le capitaine Tilly, qui leur servait de rempart. Ce bruit, qui venait se briser comme une marée montante au pied des murailles de la prison, parvint jusqu’au prisonnier.
Mais si menaçant que fût ce bruit, Corneille négligea de s’enquérir ou ne prit pas la peine de se lever pour regarder par la fenêtre étroite et treillissée de fer qui laissait arriver la lumière et les murmures du dehors.
Il était si bien engourdi dans la continuité de son mal que ce mal était devenu presque une habitude. Enfin il sentait avec tant de délices son âme et sa raison si près de se dégager des embarras corporels, qu’il lui semblait déjà que cette âme et cette raison échappées à la matière planaient au-dessus d’elle comme flotte au-dessus d’un foyer presque éteint la flamme qui le quitte pour monter au ciel.
Il pensait aussi à son frère.
Sans doute, c’était son approche qui, par les mystères inconnus que le magnétisme a découvert depuis, se faisait sentir aussi. Au moment même où Jean était si présent à la pensée de Corneille que Corneille murmurait presque son nom, la porte s’ouvrit, Jean entra, et d’un pas empressé vint au lit du prisonnier, qui tendit ses bras meurtris et ses mains enveloppées de linge vers ce glorieux frère qu’il avait réussi à dépasser, non pas dans les services rendus au pays, mais dans la haine que lui portaient les Hollandais.
Jean baisa tendrement son frère sur le front et reposa doucement sur le matelas ses mains malades.
— Corneille, mon pauvre frère, dit-il, vous souffrez beaucoup, n’est-ce pas ?
— Je ne souffre plus, mon frère, puisque je vous vois.
— Oh ! mon pauvre cher Corneille, alors, à votre défaut, c’est moi qui souffre de vous voir ainsi, je vous en réponds.
— Aussi, ai-je plus pensé à vous qu’à moi-même, et tandis qu’ils me torturaient, je n’ai songé à me plaindre qu’une fois pour dire : Pauvre frère ! Mais te voilà, oublions tout. Tu viens me chercher, n’est-ce pas ?
— Je suis guéri ; aidez-moi à me lever, mon frère, et vous verrez comme je marche bien.
— Vous n’aurez pas longtemps à marcher, mon ami, car j’ai mon carrosse au vivier, derrière les pistoliers de Tilly.
— Les pistoliers de Tilly ? Pourquoi donc sont-ils au vivier ?
— Ah ! c’est que l’on suppose, dit le grand pensionnaire avec ce sourire de physionomie triste qui lui était habituel, que les gens de la Haye voudront vous voir partir, et l’on craint un peu de tumulte.
— Du tumulte ? reprit Corneille, en fixant son regard sur son frère embarrassé ; du tumulte ?
— Oui, Corneille.
— Alors c’est cela que j’entendais tout à l’heure, fit le prisonnier comme se parlant à lui-même. Puis revenant à son frère,
— Il y a du monde sur le Buytenhof, n’est-ce pas ? dit-il.
— Oui, mon frère.
— Mais alors, pour venir ici…
— Eh bien ?
— Comment vous a-t-on laissé passer ?