Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · VI, paragraphes 27-39

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“Tout à coup il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain plus uni la veille qu’un miroir ; tout à coup il aperçoit les rangs symétriques de ses tulipes désordonnés comme sont les piques d’un bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.”

Il chercha longtemps, c’est vrai, mais enfin il trouva.

Un soir il attacha deux chats chacun par une patte de derrière, avec une ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande royale, qui non seulement contenait la Corneille de Witt, mais encore la Brabançonne, blanc de lait, pourpre et rouge ; la Marbrée, de Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant ; et la Merveille, de Harlem ; la tulipe Colombin obscur et Colombin clair terni.

Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent d’abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu’à ce que le fil qui les retenait l’un à l’autre fût tendu ; mais alors, sentant l’impossibilité d’aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec d’affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu desquelles ils se débattaient ; puis enfin, après un quart d’heure de lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils disparurent.

Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de l’obscurité de la nuit ; mais aux cris enragés des deux chats, il supposait tout, et son cœur, dégonflant de fiel, s’emplissait de joie.

Le désir de s’assurer du dégât commis était si grand dans le cœur de Boxtel, qu’il resta jusqu’au jour pour jouir par ses yeux de l’état où la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.

Il était glacé par le brouillard du matin ; mais il ne sentait pas le froid ; l’espoir de la vengeance lui tenait chaud.

La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.

Aux premiers rayons du soleil, la porte de la maison blanche s’ouvrit ; van Baerle apparut, et s’approcha de ses plates-bandes, souriant comme un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.

Tout à coup il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain plus uni la veille qu’un miroir ; tout à coup il aperçoit les rangs symétriques de ses tulipes désordonnés comme sont les piques d’un bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.

Il accourt tout pâlissant.

Boxtel tressaillait de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées, gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà pâlissantes ; la sève coulait de leurs blessures ; la sève, ce sang précieux que van Baerle eût voulu racheter au prix du sien.

Mais, ô surprise ! ô joie de van Baerle ! ô douleur inexprimable de Boxtel ! pas une des quatre tulipes menacées par l’attentat de ce dernier n’avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C’était assez pour consoler van Baerle, c’était assez pour faire crever d’ennui l’assassin, qui s’arrachait les cheveux à la vue de son crime commis et commis inutilement.

Van Baerle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper, malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu’il aurait pu être, van Baerle ne put en deviner la cause. Il s’informa seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles faisaient à côté sur les feuilles d’une fleur brisée, et pour éviter qu’un pareil malheur se renouvelât à l’avenir, il ordonna qu’un garçon jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près des plates-bandes.

Boxtel entendit donner l’ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même jour, et trop heureux de n’avoir pas été soupçonné, seulement plus animé que jamais contre l’heureux horticulteur, il attendit de meilleures occasions.