Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · III, paragraphes 86-124

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“Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l’expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille.”

— Donne, mon enfant. Qu’y aurait-il d’étonnant que Dieu me parlât par ta bouche ?

— Eh bien ! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.

— Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur poste ?

— Oui, mais tant qu’il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester devant la prison.

— Sans doute.

— En avez-vous un pour qu’ils vous accompagnent jusque hors la ville ?

— Eh bien ! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers, vous tomberez aux mains du peuple.

— Mais la garde bourgeoise ?

— Oh ! la garde bourgeoise, c’est la plus enragée.

— Que faire, alors ?

— À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je sortirais par la poterne. L’ouverture donne sur une rue déserte, car tout le monde est dans la grande rue, attendant à l’entrée principale, et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez sortir.

— Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.

— J’essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté sublime.

— Mais n’avez-vous pas votre voiture ? demanda la jeune fille.

— La voiture est là, au seuil de la grande porte.

— Non, répondit la jeune fille. J’ai pensé que votre cocher était un homme dévoué, et je lui ai dit d’aller vous attendre à la poterne.

Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double regard, lui apportant toute l’expression de leur reconnaissance, se concentra sur la jeune fille.

— Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus voudra bien nous ouvrir cette porte.

— Oh ! non, dit Rosa, il ne voudra pas.

— Eh bien ! alors ?

— Alors, j’ai prévu son refus, et tout à l’heure, tandis qu’il causait par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j’ai pris la clef au trousseau.

— Et tu l’as, cette clé ?

— La voici, monsieur Jean.

— Mon enfant, dit Corneille, je n’ai rien à te donner en échange du service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma chambre : c’est le dernier présent d’un honnête homme ; j’espère qu’il te portera bonheur.

— Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la jeune fille.

Puis à elle-même et en soupirant :

— Quel malheur que je ne sache pas lire ! dit-elle.

— Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean ; je crois qu’il n’y a pas un instant à perdre.

— Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle conduisit les deux frères au côté opposé de la prison.

Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d’une douzaine de marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte cintrée s’étant ouverte, ils se retrouvèrent de l’autre côté de la prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le marchepied abaissé.

— Eh ! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous ? cria le cocher tout effaré.

Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire se retourna vers la jeune fille.

— Adieu, mon enfant, dit-il ; tout ce que nous pourrions te dire ne t’exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons à Dieu, qui se souviendra, j’espère, que tu viens de sauver la vie de deux hommes.

Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa respectueusement.

— Allez, dit-elle, allez, on dirait qu’ils enfoncent la porte.

Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et ferma le mantelet de la voiture en criant :

— Au Tol-Hek !

Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port de Schweningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux frères.

La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta les fugitifs.

Rosa les suivit jusqu’à ce qu’ils eussent tourné l’angle de la rue.

Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clef dans un puits.