Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · IV, paragraphes 74-109

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“En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après lui et ceux qui venaient au-devant de lui.”

— Oh ! dit Corneille, je crains bien que nous n’ayons fait un malheur.

— Au galop ! au galop ! cria Jean.

Mais, malgré cet ordre, tout à coup le cocher s’arrêta.

— Eh bien ? demanda Jean.

— Voyez-vous ? dit le cocher.

Toute la populace du Buytenhof apparaissait à l’extrémité de la rue que devait suivre la voiture, et s’avançait hurlante et rapide comme un ouragan.

— Arrête et sauve-toi, dit Jean au cocher ; il est inutile d’aller plus loin ; nous sommes perdus.

— Les voilà ! les voilà ! crièrent ensemble cinq cents voix.

— Oui, les voilà, les traîtres ! les meurtriers ! les assassins ! répondirent à ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui couraient après elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d’un de leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter à la bride des chevaux, avait été renversé par eux.

C’était sur lui que les deux frères avaient senti passer la voiture.

Le cocher s’arrêta ; mais quelques instances que lui fît son maître, il ne voulut point se sauver.

En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après lui et ceux qui venaient au-devant de lui.

En un instant, il domina toute cette foule agitée comme une île flottante.

Tout à coup l’île flottante s’arrêta. Un maréchal venait, d’un coup de masse, d’assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.

En ce moment le volet d’une fenêtre s’entr’ouvrit et l’on put voir le visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le spectacle qui se préparait.

Derrière lui apparaissait la tête de l’officier presque aussi pâle que la sienne.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! monseigneur, que va-t-il se passer ? murmura l’officier.

— Quelque chose de terrible bien certainement, répondit celui-ci.

— Oh ! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la voiture, ils le battent, ils le déchirent.

— En vérité, il faut que ces gens-là soient animés d’une bien violente indignation, fit le jeune homme du même ton impassible qu’il avait conservé jusqu’alors.

— Et voici Corneille qu’ils tirent à son tour du carrosse, Corneille déjà tout brisé, tout mutilé par la torture. Oh ! voyez donc, voyez donc.

— Oui, en effet, c’est bien Corneille.

L’officier poussa un faible cri et détourna la tête.

C’est que, sur le dernier degré du marchepied, avant même qu’il eût touché la terre, le Ruart venait de recevoir un coup de barre de fer qui lui avait brisé la tête.

Il se releva cependant, mais pour retomber aussitôt.

Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirèrent dans la foule, au milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu’il y traçait et qui se refermait derrière lui avec de grandes huées pleines de joies.

Le jeune homme devint plus pâle encore, ce qu’on eût cru impossible, et son œil se voila un instant sous sa paupière.

L’officier vit ce mouvement de pitié, le premier que son sévère compagnon eût laissé échapper, et voulant profiter de cet amollissement de son âme,

— Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voilà qu’on va assassiner aussi le grand pensionnaire.

Mais le jeune homme avait déjà ouvert les yeux.

— En vérité ! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le trahir.

— Monseigneur, dit l’officier, est-ce qu’on ne pourrait pas sauver ce pauvre homme, qui a élevé Votre Altesse ? S’il y a un moyen, dites-le, et dussé-je y perdre la vie…

Guillaume d’Orange, car c’était lui, plissa son front d’une façon sinistre, éteignit l’éclair de sombre fureur qui étincelait sous sa paupière et répondit :

— Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin qu’elles prennent les armes à tout événement.

— Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins ?

— Ne vous inquiétez pas de moi plus que je ne m’en inquiète, dit brusquement le prince. — Allez.