Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · VII, paragraphes 107-141

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“Le magistrat se retourna pour embrasser d’un coup d’œil tout le cabinet.”

— Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant gracieusement son juge, et vous le savez bien.

— Alors ! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.

— Les papiers séditieux ? répéta Cornélius tout abasourdi de l’apostrophe.

— Oh ! ne faites pas l’étonné.

— Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j’ignore complètement ce que vous voulez dire.

— Alors je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge ; livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez vous au mois de janvier dernier.

Un éclair passa dans l’esprit de Cornélius.

— Oh ! oh ! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler, n’est-ce pas ?

— Sans doute ; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n’ai aucun papier de ce genre.

— Ah ! vous niez ?

Le magistrat se retourna pour embrasser d’un coup d’œil tout le cabinet.

— Quelle est la pièce de votre maison qu’on nomme le séchoir ? demanda-t-il.

— C’est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.

Le magistrat jeta un coup d’œil sur une petite note placée au premier rang de ses papiers.

— C’est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.

Puis se retournant vers Cornélius,

— Voulez-vous me remettre ces papiers ? dit-il.

— Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi : ils m’ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.

— Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des états, je vous ordonne d’ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.

Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d’un bahut placé près de la cheminée.

C’était dans ce troisième tiroir, en effet, qu’étaient les papiers remis par le Ruart de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été parfaitement renseignée.

— Ah ! vous ne voulez pas ? dit van Spennen voyant que Cornélius restait immobile de stupéfaction. Je vais donc l’ouvrir moi-même.

Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d’abord à découvert une vingtaine d’oignons, rangés et étiquetés avec soin ; puis le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.

Le magistrat rompit les cires, déchira l’enveloppe, jeta un regard avide sur les premiers feuillets qui s’offrirent à ses regards, et s’écria d’une voix terrible :

— Ah ! la justice n’avait donc pas reçu un faux avis !

— Comment ! dit Cornélius, qu’est-ce donc ?

— Ah ! ne faites pas davantage l’ignorant, monsieur van Baerle, répondit le magistrat, et suivez-nous.

— Comment ! que je vous suive ? s’écria le docteur.

— Oui, car au nom des états, je vous arrête.

On n’arrêtait pas encore au nom de Guillaume d’Orange. Il n’y avait pas assez longtemps qu’il était stathouder pour cela.

— M’arrêter ! s’écria Cornélius ; mais qu’ai-je donc fait ?

— Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos juges.

— Où cela ?

— À la Haye.

Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance, donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le magistrat, qui l’enferma dans une chaise comme un prisonnier d’État, et le fit conduire au grand galop à la Haye.