Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · La Tulipe noire · I, paragraphes 10-23

4 min de lecture

“Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être l’agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l’avoir dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.”

Le grand pensionnaire s’inclina devant la volonté de ses concitoyens ; mais Corneille de Witt fut plus récalcitrant, et malgré les menaces de mort de la plèbe orangiste qui l’assiégeait dans sa maison de Dordrecht, il refusa de signer l’acte qui rétablissait le stathoudérat.

Sur les instances de sa femme en pleurs, il signa enfin, ajoutant seulement à son nom ces deux lettres : V. C. Vi coactus, ce qui voulait dire : Contraint par la force.

Ce fut par un véritable miracle qu’il échappa ce jour-là aux coups de ses ennemis.

Quant à Jean de Witt, son adhésion, plus rapide et plus facile, à la volonté de ses concitoyens ne lui fut guère plus profitable. À quelques jours de là, il fut victime d’une tentative d’assassinat. Percé de coups de couteau, il ne mourut point de ses blessures.

Ce n’était point là ce qu’il fallait aux orangistes. La vie des deux frères était un éternel obstacle à leurs projets ; ils changèrent donc momentanément de tactique, quitte, au moment donné, de couronner la seconde par la première, et ils essayèrent de consommer, à l’aide de la calomnie, ce qu’ils n’avaient pu exécuter par le poignard.

Il est assez rare qu’au moment donné, il se trouve là, sous la main de Dieu, un grand homme pour exécuter une grande action, et voilà pourquoi, lorsque arrive par hasard cette combinaison providentielle, l’histoire enregistre à l’instant même le nom de cet homme élu, et le recommande à l’admiration de la postérité.

Mais lorsque le diable se mêle des affaires humaines pour ruiner une existence ou renverser un empire, il est bien rare qu’il n’ait pas immédiatement à sa portée quelque misérable auquel il n’a qu’un mot à souffler à l’oreille pour que celui-ci se mette immédiatement à la besogne.

Ce misérable, qui dans cette circonstance se trouva tout posté pour être l’agent du mauvais esprit, se nommait, comme nous croyons déjà l’avoir dit, Tyckelaer, et était chirurgien de profession.

Il vint déclarer que Corneille de Witt, désespéré, comme il l’avait du reste prouvé par son apostille, de l’abrogation de l’édit perpétuel, et enflammé de haine contre Guillaume d’Orange, avait donné mission à un assassin de délivrer la république du nouveau stathouder, et que cet assassin c’était lui, Tyckelaer, qui, bourrelé de remords à la seule idée de l’action qu’on lui demandait, aimait mieux révéler le crime que de le commettre.

Maintenant, que l’on juge de l’explosion qui se fit parmi les orangistes à la nouvelle de ce complot. Le procureur fiscal fit arrêter Corneille dans sa maison, le 16 août 1672 ; le Ruart de Pulten, le noble frère de Jean de Witt, subissait dans une salle du Buytenhoff la torture préparatoire destinée à lui arracher, comme aux plus vils criminels, l’aveu de son prétendu complot contre Guillaume.

Mais Corneille était non seulement un grand esprit, mais encore un grand cœur. Il était de cette famille de martyrs qui, ayant la foi politique, comme leurs ancêtres avaient la foi religieuse, sourient aux tourments, et pendant la torture, il récita d’une voix ferme et en scandant les vers selon leur mesure, la première strophe du Justum et tenacem d’Horace, n’avoua rien, et lassa non seulement la force mais encore le fanatisme de ses bourreaux.

Les juges n’en déchargèrent pas moins Tyckelaer de toute accusation, et n’en rendirent pas moins contre Corneille une sentence qui le dégradait de toutes ses charges et dignités, le condamnant aux frais de la justice et le bannissant à perpétuité du territoire de la république.

C’était déjà quelque chose pour la satisfaction du peuple, aux intérêts duquel s’était constamment voué Corneille de Witt, que cet arrêt rendu non seulement contre un innocent, mais encore contre un grand citoyen. Cependant, comme on va le voir, ce n’était pas assez.

Les Athéniens, qui ont laissé une assez belle réputation d’ingratitude, le cédaient sous ce point aux Hollandais. Ils se contentèrent de bannir Aristide.