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“Ils arrivaient effectivement en ce moment à la porte de la ville gardée par deux sentinelles.”
— Prenez-y garde, Raoul, lui dit-il, vous avez la main lourde : je vous l’ai déjà dit souvent, il faudrait ne point oublier cela, car c’est un grand défaut dans un écuyer. Voyez : votre cheval est déjà fatigué ; il écume, tandis que le mien semble sortir de l’écurie. Vous lui endurcissez la bouche en lui serrant ainsi le mors, et, faites-y attention, vous ne pouvez plus le faire manœuvrer avec la promptitude nécessaire. Le salut d’un cavalier est parfois dans la prompte obéissance de son cheval. Dans huit jours, songez-y, vous ne manœuvrerez plus dans un manége, mais sur un champ de bataille.
Puis tout à coup, pour ne point donner une trop triste importance à cette observation :
— Voyez donc, Raoul, continuait Athos, la belle plaine pour voler la perdrix.
Le jeune homme profitait de la leçon, et admirait surtout avec quelle tendre délicatesse elle était donnée.
— J’ai encore remarqué l’autre jour une chose, disait Athos, c’est qu’en tirant le pistolet vous teniez le bras trop tendu. Cette tension fait perdre de la justesse au coup. Aussi sur douze fois manquâtes-vous trois fois le but.
— Que vous atteignîtes douze fois, vous, monsieur, répondit en souriant Raoul.
— Parce que je pliais la saignée et que je reposais ainsi ma main sur mon coude. Comprenez-vous bien ce que je veux dire, Raoul ?
— Oui, monsieur. J’ai tiré seul depuis en suivant ce conseil, et j’ai obtenu un succès entier.
— Tenez, reprit Athos, c’est comme en faisant des armes, vous chargez trop votre adversaire. C’est un défaut de votre âge, je le sais bien ; mais le mouvement du corps en chargeant dérange toujours l’épée de la ligne, et si vous aviez affaire à un homme de sang-froid, il vous arrêterait au premier pas que vous feriez ainsi par un simple dégagement, ou même par un coup droit.
— Oui, monsieur, comme vous l’avez fait bien souvent, mais tout le monde n’a pas votre adresse et votre courage.
— Que voilà un vent frais ! reprit Athos, c’est un souvenir de l’hiver. À propos, dites-moi, si vous allez au feu, et vous irez, car vous êtes recommandé à un jeune général qui aime fort la poudre, souvenez-vous bien, dans une lutte particulière, comme cela arrive souvent à nous autres cavaliers surtout, souvenez-vous bien de ne tirer jamais le premier ; qui tire le premier touche rarement son homme, car il tire avec la crainte de rester désarmé devant un ennemi armé ; puis, lorsqu’il tirera, faites cabrer votre cheval : cette manœuvre m’a sauvé deux ou trois fois la vie.
— Je l’emploierai, ne fût-ce que par reconnaissance.
— Eh ! dit Athos, ne sont-ce pas des braconniers qu’on arrête là-bas ? Oui vraiment… Puis encore une chose importante, Raoul : si vous êtes blessé dans une charge, si vous tombez de votre cheval et s’il vous reste encore quelque force, dérangez-vous de la ligne qu’a suivie votre régiment ; autrement, il peut être ramené, et vous seriez foulé aux pieds des chevaux. En tout cas, si vous étiez blessé, écrivez-moi à l’instant même, ou faites-moi écrire ; nous nous connaissons en blessures, nous autres, ajouta Athos en souriant.
— Merci, monsieur, répondit le jeune homme tout ému.
— Ah ! nous voici à Saint-Denis, murmura Athos.
Ils arrivaient effectivement en ce moment à la porte de la ville gardée par deux sentinelles. L’une dit à l’autre :
— Voici encore un jeune gentilhomme qui m’a l’air de se rendre à l’armée.
Athos se retourna ; tout ce qui s’occupait d’une façon même indirecte de Raoul prenait aussitôt un intérêt à ses yeux.
— À quoi voyez-vous cela ? demanda-t-il.
— À son air, monsieur, dit la sentinelle. D’ailleurs il a l’âge. C’est le second d’aujourd’hui.
— Il est déjà passé ce matin un jeune homme comme moi ? demanda Raoul.
— Oui, ma foi, de haute mine et dans un bel équipage ; cela m’a eu l’air de quelque fils de bonne maison.