Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · Vingt ans après · Chapitre 21, paragraphes 14-38

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“— En tout cas reprit le duc, sa cave et sa cuisine n’ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.”

« Monseigneur, vos amis veillent et l’heure de votre délivrance approche ; demandez après-demain à manger un pâté fait par le nouveau pâtissier qui a acheté le fonds de boutique de l’ancien, et qui n’est autre que Noirmont, votre maître d’hôtel ; n’ouvrez le pâté que lorsque vous serez seul, j’espère que vous serez content de ce qu’il contiendra.

« Le serviteur toujours dévoué de Votre Altesse, à la Bastille comme ailleurs,

« Comte de Rochefort. »

« P. S. Votre Altesse peut se fier à Grimaud en tout point ; c’est un garçon fort intelligent et qui nous est tout à fait dévoué. »

Le duc de Beaufort, à qui l’on avait rendu son feu depuis qu’il avait renoncé à la peinture, brûla la lettre, comme il avait fait avec plus de regret de celle de Mme de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsqu’il pensa qu’elle pourrait lui être utile pour faire parvenir sa réponse à Rochefort.

Il était bien gardé, car au mouvement qu’il avait fait, la Ramée entra.

— Monseigneur a besoin de quelque chose ? dit-il.

— J’avais froid, répondit le duc, et j’attisais le feu pour qu’il donnât plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont réputées pour leur fraîcheur. On pourrait y conserver la glace et on y récolte du salpêtre. Celles où sont morts Puylaurens, le maréchal d’Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient sous ce rapport, comme le disait Mme de Rambouillet, leur pesant d’arsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La Ramée sourit du bout des lèvres. C’était un brave homme au fond, qui s’était pris d’une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eût été désespéré qu’il lui arrivât malheur. Or, les malheurs successifs arrivés aux trois personnages qu’avait nommés le duc étaient incontestables.

— Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer à de pareilles pensées. Ce sont ces pensées-là qui tuent et non le salpêtre.

— Eh ! mon cher, dit le duc, vous êtes charmant ; si je pouvais comme vous aller manger des pâtés et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du père Marteau, cela me distrairait.

— Le fait est, monseigneur, dit la Ramée, que ses pâtés sont de fameux pâtés, et que son vin est un fier vin.

— En tout cas reprit le duc, sa cave et sa cuisine n’ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

— Eh bien ! monseigneur, dit La Ramée donnant dans le piège, qui vous empêche d’en tâter ? d’ailleurs je lui ai promis votre pratique.

— Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici à perpétuité, comme mons Mazarin a eu la bonté de me le faire entendre, il faut que je me crée une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand.

— Monseigneur, dit la Ramée, croyez-en un bon conseil, n’attendez pas que vous soyez vieux pour cela.

— Bon ! dit à part lui le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son cœur ou son âme, reçu de la munificence céleste un des sept péchés capitaux, quand il n’en a pas reçu deux ; il paraît que celui de maître la Ramée est la gourmandise. Soit, nous en profiterons.

Puis tout haut :

— Eh bien ! mon cher la Ramée, ajouta-t-il, c’est après-demain fête.

— Oui, monseigneur, c’est la Pentecôte.

— Voulez-vous me donner une leçon après-demain ?

— De quoi ?

— De gourmandise.

— Volontiers, monseigneur.

— Mais une leçon en tête-à-tête. Nous enverrons dîner les gardes à la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un déjeûner dont je vous laisse la direction.

— Hum ! fit la Ramée.

L’offre était séduisante ; mais la Ramée, quoi qu’en eût pensé de désavantageux en le voyant M. le cardinal, était un vieux routier qui connaissait tous les pièges que peut tendre un prisonnier. M. de Beaufort avait, disait-il, préparé quarante moyens de fuir de prison. Ce déjeûner ne cachait-il pas quelque ruse ?