Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · Vingt ans après · Chapitre 21, paragraphes 41-75

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“Cinq minutes après, l’officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l’échec et mat.”

Il réfléchit un instant, mais le résultat de ses réflexions fut qu’il commanderait les vivres et le vin, et que par conséquent aucune poudre ne serait semée sur les vivres, aucune liqueur ne serait mêlée au vin. Quant à le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention, et il se mit à rire à cette seule pensée ; puis une idée lui vint qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intérieur de la Ramée d’un œil assez inquiet à mesure que le trahissait sa physionomie ; mais enfin, le visage de l’exempt s’éclaira.

— Eh bien ! demanda le duc, cela va-t-il ?

— Oui, monseigneur, à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que Grimaud nous servira à table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre à sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

— Au diable votre Grimaud ! s’écria-t-il, il me gâtera toute la fête.

— Je lui ordonnerai de se tenir derrière Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne l’entendra, et avec un peu de bonne volonté pourra se figurer qu’il est à cent lieues d’elle.

— Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans tout cela ?… c’est que vous vous défiez de moi.

— Monseigneur, c’est après-demain la Pentecôte.

— Eh bien ! que me fait la Pentecôte à moi ? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d’une langue de feu pour m’ouvrir les portes de ma prison ?

— Non, monseigneur, mais je vous ai raconté ce qu’avait prédit ce magicien damné.

— Et qu’a-t-il prédit ?

— Que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans que Votre Altesse fût hors de Vincennes.

— Tu crois donc aux magiciens, imbécile ?

— Moi, dit la Ramée, je m’en soucie comme de cela, et il fit claquer ses doigts. Mais c’est monseigneur Giulio qui s’en soucie ; en qualité d’Italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les épaules.

— Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, j’accepte Grimaud, car sans cela la chose n’en finirait point ; mais je ne veux personne autre que Grimaud ; vous vous chargerez de tout, vous commanderez le déjeûner comme vous l’entendrez ; le seul mets que je désigne est un de ces pâtés dont vous m’avez parlé. Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du père Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moment où j’en serai sorti.

— Vous croyez donc toujours que vous en sortirez ? dit la Ramée.

— Dame ! répliqua le prince, ne fût-ce qu’à la mort du Mazarin : j’ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu’à Vincennes on vit plus vite.

— Monseigneur, reprit La Ramée ; monseigneur !…

— Ou qu’on meurt plus tôt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au même.

— Monseigneur, dit la Ramée, je vais commander le déjeûner.

— Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre élève ?

— Mais je l’espère, monseigneur, répondit la Ramée.

— S’il vous en laisse le temps, murmura le duc.

— Que dit monseigneur ? demanda la Ramée.

— Monseigneur dit que vous n’épargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Ramée s’arrêta à la porte.

— Qui monseigneur veut-il que je lui envoie ?

— Qui vous voudrez, excepté Grimaud.

— L’officier des gardes, alors ?

— Avec son jeu d’échecs.

Et la Ramée sortit.

Cinq minutes après, l’officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l’échec et mat.