Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · Vingt ans après · Chapitre 18, paragraphes 28-44

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“— Ce drôle-là m’a tout l’air d’un sot, murmura-t-il.”

— C’est si bien mon avis, monseigneur, dit le soldat, que si Votre Éminence m’offrait à cette heure la place de M. de Chavigny, c’est-à-dire celle de gouverneur du château de Vincennes, je ne l’accepterais pas. Oh ! le lendemain de la Pentecôte, ce serait autre chose.

Il n’y a rien de plus convaincant qu’une grande conviction ; elle influe même sur les incrédules, et loin d’être incrédule, nous l’avons dit, Mazarin était superstitieux. Il se retira donc tout pensif.

— Le ladre ! dit le garde qui était accoudé contre la muraille, il fait semblant de ne pas croire à votre magicien, Saint-Laurent, pour n’avoir rien à vous donner, mais il ne sera pas plus tôt rentré chez lui, qu’il fera son profit de votre prédiction.

En effet, au lieu de continuer son chemin vers la chambre de la reine, Mazarin rentra dans son cabinet, et appelant Bernouin, il donna l’ordre que le lendemain au point du jour on lui allât chercher l’exempt qu’il avait placé auprès de M. de Beaufort, et qu’on l’éveillât aussitôt qu’il arriverait.

Le Roi des Halles

Sans s’en douter, le garde avait touché du doigt la plaie la plus vive du cardinal. Depuis cinq ans que M. de Beaufort était en prison, il n’y avait pas de jour que Mazarin ne pensât qu’à un moment ou à un autre, il en sortirait. On ne pouvait pas retenir toute sa vie prisonnier un petit-fils d’Henri IV, surtout quand ce petit-fils d’Henri IV avait à peine trente ans. Mais de quelque façon qu’il en sortît, quelle haine n’avait-il pas dû, dans sa captivité, amasser contre celui à qui il la devait ; qui l’avait pris riche, brave, glorieux, aimé des femmes, craint des hommes, pour retrancher de sa vie ses plus belles années, car ce n’est pas exister que de vivre en prison ! En attendant, Mazarin redoublait de surveillance contre M. de Beaufort. Seulement, il était pareil à l’avare de la fable qui ne pouvait dormir près de son trésor. Bien des fois la nuit il se réveillait en sursaut, rêvant qu’on lui avait volé M. de Beaufort. Alors il s’informait de lui, et à chaque information il avait la douleur d’entendre que le prisonnier jouait, buvait, chantait, que c’était merveille ; mais que tout en jouant, buvant et chantant, il s’interrompait toujours pour jurer que le Mazarin lui payerait cher tout ce plaisir qu’il le forçait de prendre à Vincennes.

Cette pensée avait fort préoccupé le ministre pendant son sommeil ; aussi, lorsqu’à sept heures du matin Bernouin entra dans sa chambre pour le réveiller, son premier mot fut :

— Eh ! qu’y a-t-il ? Est-ce que M. de Beaufort s’est sauvé de Vincennes ?

— Je ne crois pas, monseigneur, dit Bernouin, dont le calme officiel ne se démentait jamais ; mais en tout cas vous allez en avoir des nouvelles, car l’exempt la Ramée, que l’on a envoyé chercher ce matin à Vincennes, est là qui attend les ordres de Votre Éminence.

— Ouvrez ici et faites-le entrer, dit Mazarin en accommodant ses oreillers de manière à le recevoir assis dans son lit.

L’officier entra. C’était un grand et gros homme joufflu et de bonne mine. Il avait un air de tranquillité qui donna des inquiétudes à Mazarin.

— Ce drôle-là m’a tout l’air d’un sot, murmura-t-il.

L’exempt demeurait debout et silencieux à la porte.

— Approchez, Monsieur, dit Mazarin.

— Savez-vous ce qu’on dit ici ? continua le cardinal.

— Non, Votre Éminence.

— Eh bien ! l’on dit que M. de Beaufort va se sauver de Vincennes, s’il ne l’a déjà fait.

La figure de l’officier exprima la plus profonde stupéfaction. Il ouvrit tout ensemble ses petits yeux et sa grande bouche pour mieux humer la plaisanterie que Son Éminence lui faisait l’honneur de lui adresser ; puis, ne pouvant tenir plus longtemps son sérieux à une pareille supposition, il éclata de rire, mais d’une telle façon que ses gros membres étaient secoués par cette hilarité comme par une fièvre violente.