Extrait de l’anthologie publique

Alexandre Dumas · Vingt ans après · Chapitre 20, paragraphes 14-39

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“— Et grand tort j’ai eu, monseigneur ; car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne.”

— Es-tu muet ? s’écria le duc.

Grimaud fit signe que non.

— Qu’es-tu alors ? réponds, je te l’ordonne, dit le duc.

— Gardien, répondit Grimaud.

— Gardien ! s’écria le duc ; bien, il ne manquait que cette figure patibulaire à ma collection. Holà, la Ramée, quelqu’un !

La Ramée appelé accourut ; malheureusement pour le prince il allait, se reposant sur Grimaud, se rendre à Paris ; il était déjà dans la cour et remonta mécontent.

— Qu’est-ce, mon prince ? demanda-t-il.

— Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa sale poche ? demanda M. de Beaufort.

— C’est un de vos gardes, monseigneur, un garçon plein de mérite et que vous apprécierez comme M. de Chavigny et moi, j’en suis sûr.

— Pourquoi me prend-il mon peigne ?

— En effet, dit la Ramée, pourquoi prenez-vous le peigne de monseigneur ?

Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus et en regardant et montrant la grosse dent se contenta de prononcer un seul mot :

— C’est vrai, dit la Ramée.

— Que dit cet animal ? demanda le duc.

— Que tout instrument piquant est interdit par le roi à monseigneur.

— Ah çà ! dit le duc, êtes-vous fou, la Ramée ? Mais c’est vous-même qui me l’avez donné, ce peigne.

— Et grand tort j’ai eu, monseigneur ; car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne.

Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne à la Ramée.

— Je prévois que ce drôle me déplaira énormément, murmura le prince.

En effet, en prison il n’y a pas de sentiment intermédiaire ; comme tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l’on hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud, au premier coup d’œil, avait plu à M. de Chavigny et à la Ramée, il devait, ses qualités aux yeux du gouverneur et de l’exempt devenant des défauts aux yeux du prisonnier, déplaire tout d’abord à M. de Beaufort.

Cependant Grimaud ne voulut pas dès le premier jour rompre directement en visière avec le prisonnier ; il avait besoin, non pas d’une répugnance improvisée, mais d’une belle et bonne haine bien tenace. Il se retira donc pour faire place à quatre gardes qui, venant de déjeûner, pouvaient reprendre leur service près du prince.

De son côté, le prince avait à confectionner une nouvelle plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup : il avait demandé des écrevisses pour son déjeûner du lendemain et comptait passer la journée à faire une petite potence pour pendre la plus belle au milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la cuisson ne laisserait aucun doute sur l’allusion, et ainsi il aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant qu’il fût pendu en réalité, sans qu’on pût toutefois lui reprocher d’avoir pendu autre chose qu’une écrevisse.

La journée fut employée aux préparatifs de l’exécution. On devient très enfant en prison, et M. de Beaufort était de caractère à le devenir plus que tout autre ; il alla se promener comme d’habitude, brisa deux ou trois petites branches destinées à jouer un rôle dans sa parade, et après avoir beaucoup cherché trouva un morceau de verre cassé, trouvaille qui parut lui faire le plus grand plaisir. Rentré chez lui, il effila son mouchoir.

Aucun de ces détails n’échappa à l’œil investigateur de Grimaud.

Le lendemain matin, la potence était prête ; et afin de pouvoir la planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait un des bouts avec son verre brisé.

La Ramée le regardait faire avec la curiosité d’un père qui pense qu’il va peut-être découvrir un joujou nouveau pour ses enfants, et les quatre gardes avec cet air de désœuvrement qui faisait, à cette époque comme aujourd’hui, le caractère principal de la physionomie du soldat.