4 min de lecture
“— Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet.”
— Je doute pourtant, dit la Ramée, faisant une spirituelle allusion au mutisme de son subordonné, qu’il eût dit quelque chose de désagréable à Votre Altesse.
— Je le crois, pardieu, bien : un muet d’Orient. Je vous jure qu’il était temps que vous revinssiez, la Ramée, et que j’avais hâte de vous revoir.
— Monseigneur est trop bon, répliqua la Ramée, flatté du compliment.
— Oui, continua le duc, en vérité, je me sens aujourd’hui d’une maladresse qui vous fera plaisir à voir.
— Nous ferons donc une partie de paume, dit machinalement la Ramée.
— Si vous le voulez bien.
— Je suis aux ordres de monseigneur.
— C’est-à-dire, mon cher la Ramée, observa le duc, que vous êtes un homme charmant, et que je voudrais demeurer éternellement à Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.
— Monseigneur, dit la Ramée, je crois qu’il ne tiendra pas au cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.
— Comment cela ? l’avez-vous vu depuis peu ?
— Il m’a envoyé quérir ce matin.
— Vraiment ! pour vous parler de moi ?
— De quoi voulez-vous qu’il me parle ?… En vérité, Monseigneur, vous êtes son cauchemar.
Le duc sourit amèrement.
— Ah ! dit-il, si vous acceptiez mes offres, la Ramée.
— Allons, monseigneur, voilà encore que nous allons reparler de cela ; mais vous voyez bien que vous n’êtes pas raisonnable.
— La Ramée, je vous ai dit et je vous répète que je ferais votre fortune.
— Avec quoi ? Vous ne serez pas plus tôt sorti de prison que vos biens seront confisqués.
— Je ne serai pas plus tôt sorti de prison que je serai maître de Paris.
— Chut ! chut, donc ! Eh bien, mais, est-ce que je puis entendre des choses comme cela ? Voilà une belle conversation à tenir à un officier du roi ! Je vois bien, monseigneur, qu’il faudra que je cherche un second Grimaud.
— Allons ! n’en parlons plus. Ainsi, il a été question de moi entre toi et le cardinal ? La Ramée, tu devrais, un jour qu’il te fera demander, me laisser mettre tes habits. J’irais à ta place, je l’étranglerais, et, foi de gentilhomme, si c’était une condition, je reviendrais me mettre en prison.
— Monseigneur, je vois bien qu’il faut que j’appelle Grimaud.
— J’ai tort. Et que t’a-t-il dit le cuistre ?
— Je vous passe le mot, monseigneur, répliqua la Ramée d’un air fin, parce qu’il rime avec ministre. Ce qu’il m’a dit ? Il m’a dit de vous surveiller.
— Et pourquoi cela, me surveiller ? demanda le duc inquiet.
— Parce qu’un astrologue a prédit que vous vous échapperiez.
— Ah ! un astrologue a prédit cela ? dit le duc, tressaillant malgré lui.
— Oh ! mon Dieu, oui ! ils ne savent que s’imaginer, ma parole d’honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de magiciens.
— Et qu’as-tu répondu à l’illustrissime Éminence ?
— Que si l’astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d’en acheter.
— Pourquoi ?
— Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet.
— Et tu as bien raison, malheureusement ! Allons faire une partie de paume, la Ramée.
— Monseigneur, j’en demande bien pardon à Votre Altesse, mais il faut qu’elle m’accorde une demi-heure.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que monseigneur Mazarini est plus fier que vous, quoiqu’il ne soit pas tout à fait de si bonne naissance, et qu’il a oublié de m’inviter à déjeûner.
— Eh bien ! veux-tu que je te fasse apporter à déjeûner ici ?
— Non pas, monseigneur. Il faut vous dire que le pâtissier qui demeurait en face du château et qu’on appelait le père Marteau…
— Eh bien ?
— Eh bien ! il y a huit jours qu’il a vendu son fonds à un pâtissier de Paris, à qui les médecins, à ce qu’il paraît, ont recommandé l’air de la campagne.