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“ce que j'ai fait, je te le jure, jamais une bête ne l'eût fait”
Nous avions quitté Benghazi depuis deux cents kilomètres, à sept heures du matin, quand la bielle de notre avion céda net. Le désert de Libye s'étendait autour de nous, sans ombre, sans un pli, jusqu'à l'horizon. Je me souviens de ce silence immense dans lequel nous sommes descendus. Nous avions de l'eau pour une semaine, tout au plus, et le radio, Prévot, et moi, nous nous mîmes à marcher vers ce que nous supposions être la route des caravanes. Le soleil, dès les premières heures, devint une masse ardente qui pesait sur nos nuques comme une main de fer. Nous marchions, c'est à peine si je peux dire ce que nous faisions. Il faisait une chaleur de four. Chaque pas devenait un calcul, chaque gorgée d'eau un capital que l'on dérobait à son propre corps. Le soir, quand enfin l'ombre se dressa comme un mur devant nous, nous creusâmes une fosse, et nous nous y allongeâmes pour dormir. Mais le désert ne dort pas. La nuit, le vent se levait, et le sable, soulevé par rafales, venait nous recouvrir comme une marée montante. Je me réveillais les yeux pleins de sable, la bouche pleine de sable, et je m'enterrais un peu plus pour me protéger. On n'imagine pas, avant de l'avoir vécue, cette nuit du désert où l'on se sent si peu de chose. Il me semblait, dans ces heures, que je me trouvais au-delà de la mort, dans un pays où la mort elle-même n'avait plus de prise, comme une chose trop loin pour peser. Ce qui m'étonne aujourd'hui, ce n'est pas la soif, ce n'est pas le sable, ce sont ces pensées paisibles qui me venaient. Je repensais à ma maison, à mes meubles, à la lampe de ma table de travail, et ces riens me semblaient prodigieux. Toute chose simple prend un poids merveilleux quand elle est devenue lointaine. Le troisième jour, nos forces s'épuisaient. Prévot marchait derrière moi, et je l'entendais respirer d'une façon inquiétante. Nous parlions peu. Parfois nous nous arrêtions, et nous regardions l'horizon comme si le regard pouvait y créer un arbre. La soif n'est pas cette souffrance aiguë que l'on imagine : c'est une sorte de brûlure sourde, une transformation lente de tout l'être, qui finit par vous faire apparaître le monde comme un gigantesque miroir où ne se reflète qu'un seul besoin. J'ai vu des mirages, bien sûr. Des lacs d'un bleu de carton piqué d'îlots noirs, des palmiers, des villes fantômes. On sait que ce sont des mirages, on les désespère, et l'on continue d'y croire malgré tout, comme si l'esprit refusait de mourir avant le corps. Et c'est là ce que je voudrais dire : ce que j'ai fait, je te le jure, jamais une bête ne l'eût fait. Une bête se serait couchée dès la première heure, elle aurait subi. Mais l'homme porte en lui ce désir de parvenir qui le pousse au-delà de toute sagesse animale. Nous marchions vers un point que nous ne connaissions pas, avec une carte fausse, vers des puits dont nous ignorions tout, et pourtant nous marchions. Ce qui sauve l'homme, ce n'est pas son corps, c'est ce quelque chose qui en lui refuse de s'arrêter. Dans la nuit du cinquième jour, je crus voir des lumières. J'en souris d'abord, car je les prenais pour un mirage de plus. Mais Prévot, lui aussi, les voyait. C'étaient des feux de bédouins. Nous nous traînâmes vers eux, et ce que nous vécûmes alors, je ne puis le raconter comme on raconte un succès. Nous étions deux débris. Un bédouin nous recueillit, et lorsque je pense à cet homme qui, de son pouce, nous écrasa dans une casserole du lait caillé, en me disant, par gestes, de manger, je repense à ce que l'homme a de plus grand. Il ne parlait pas notre langue. Il n'attendait rien. Il nous a sauvés parce qu'il nous avait trouvés vivants, et je ne connais pas de plus beau geste. Lorsque je repense à ce pays où je me trouvais, je me dis que le désert, que l'on croit hostile, est en réalité peuplé. Il y a des sources cachées, il y a des hommes cachés, il y a des fleurs cachées. On ne voit rien de tout cela, et cependant tout cela existe, et un jour, si l'on persiste, la vie se lève devant vous comme une source. La vérité de l'homme, c'est qu'il est un lien. Seul, il n'est rien ou presque : un chagrin, une faim, une souffrance qui s'éteint. Mais rejoint par un autre homme, il redevient tout : il redevient un village, une flamme, une maison. Ce que j'ai appris, couché dans le sable, à écouter battre mon cœur comme une horloge qui s'arrête, c'est que le goût de vivre le plus profond naît de ce besoin des autres. Je ne me sens d'homme que lorsque je suis en communication avec d'autres hommes. La vérité, celle qu'on ne peut s'inventer, c'est celle-là : nul ne se sauve seul, et nul ne vit seul. Le désert m'a appris, mieux que les livres, ce que valent l'eau, le lait, une parole humaine. Il m'a appris qu'il faut être plusieurs pour être un homme.