Extrait de l’anthologie publique

Aristote · Éthique à Nicomaque · Éthique à Nicomaque, Livre II, chapitres 1-3

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“C'est pourquoi il faut appliquer notre activité à des actes d'une certaine qualité, car la différence des habitudes morales suit la différence des actes.”

La vertu est donc de deux sortes, la vertu intellectuelle et la vertu morale. La vertu intellectuelle doit pour l'essentiel sa naissance et son développement à l'enseignement, aussi a-t-elle besoin d'expérience et de temps ; la vertu morale, au contraire, est le produit de l'habitude, d'où lui est venu son nom même, qui est une légère modification de celui de l'habitude. Par là aussi il est évident qu'aucune des vertus morales n'est en nous par nature : car rien de ce qui existe par nature ne peut être rendu autre par l'habitude. Ainsi la pierre qui est portée naturellement vers le bas ne peut pas être accoutumée à se porter vers le haut, pas même si on essayait de l'y accoutumer en la lançant dix mille fois ; le feu non plus ne peut pas être accoutumé à se porter vers le bas, et rien de ce qui a une nature donnée ne peut être accoutumé à se comporter autrement. Par suite, les vertus n'existent en nous ni par nature ni contrairement à la nature, mais il est dans notre nature de les recevoir, et nous les perfectionnons par l'habitude.

En outre, pour toutes les facultés naturelles, nous apportons d'abord les puissances, ensuite nous produisons les actes correspondants. C'est ce qu'on voit clairement dans le cas des sens: ce n'est pas à force de voir ou d'entendre souvent que nous avons acquis la vue ou l'ouïe, mais, inversement, nous avions déjà ces sens avant de nous en servir, et ce n'est pas après nous en être servis que nous les avons acquis. Pour les vertus, c'est le contraire : nous les acquérons en les exerçant d'abord, comme il en est aussi pour les arts. En effet, ce qu'il faut avoir appris pour le faire, c'est en le faisant que nous l'apprenons. Par exemple, on devient bâtisseur en bâtissant, et joueur de cithare en jouant de la cithare. Ainsi donc, en faisant des actions justes nous devenons justes, en faisant des actions tempérantes nous devenons tempérants, en faisant des actions courageuses nous devenons courageux. Ce qui est confirmé par ce qui se passe dans les États : les législateurs rendent les citoyens bons en les accoutumant, et tel est le dessein de tout législateur ; s'il s'en acquitte mal, il manque son but, et c'est en cela que diffère entre eux une bonne constitution et une mauvaise.

De plus, toute vertu se produit et se conserve par les mêmes causes et par les mêmes moyens, et de même elle se détruit par les mêmes causes et les mêmes moyens ; il en est aussi de même pour tout art. Car c'est en jouant de la cithare que deviennent bons et mauvais les joueurs de cithare, et il en est de même pour les bâtisseurs et pour tous les autres artisans : en bâtissant bien, on devient bon bâtisseur ; en bâtissant mal, on devient mauvais bâtisseur. En effet, s'il n'en était pas ainsi, on n'aurait nul besoin de maître, et tout le monde serait bon ou mauvais artisan. Il en est de même pour les vertus : c'est en agissant avec les hommes dans les transactions que nous devenons, les uns justes, les autres injustes ; c'est en agissant dans les dangers et en nous habituant à avoir peur ou à avoir confiance, que nous devenons, les uns courageux, les autres lâches ; et il en est de même pour les désirs et la colère : les uns deviennent tempérants et doux, les autres intempérants et emportés, selon qu'ils se comportent d'une manière ou d'une autre dans les circonstances où ces passions se manifestent. En un mot, les dispositions morales sont engendrées par les actes qui leur sont semblables. C'est pourquoi il faut appliquer notre activité à des actes d'une certaine qualité, car la différence des habitudes morales suit la différence des actes. Ainsi, ce n'est pas peu de chose que de contracter dès la jeunesse telle ou telle habitude, c'est au contraire d'une très grande importance, ou plutôt c'est tout.