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“Ce qui détermine la mesure de notre bonheur, au premier chef et par nature, c'est ce que nous sommes, notre individualité, tandis que ce que nous avons et ce que nous représentons n'y jouent qu'un rôle indirect.”
Ce qui détermine la mesure de notre bonheur, au premier chef et par nature, c'est ce que nous sommes, notre individualité, tandis que ce que nous avons et ce que nous représentons n'y jouent qu'un rôle indirect. Dans ce cas en effet, l'influence de la personnalité est immédiate, celle des autres éléments demeure médiatisée, retardée, subordonnée à l'effet de causes premières. C'est pourquoi les événements extérieurs n'exercent sur l'homme qu'une influence indirecte ; en dernier ressort, l'homme ne peut être aidé et rendu heureux que par lui-même, plus exactement par ce qu'il est en lui-même. Aussi le même objet frappe-t-il chacun dans une perspective différente, de même qu'un même élément de paysage se présente diversement à divers regards. Ce qui chez l'homme est le plus direct, c'est ce qui fait qu'il est heureux ou malheureux, ce qu'il a, ce qui le réjouit ou le contrarie, bref le contenu de sa conscience. Sous ce rapport, les avantages du monde extérieur ne pèsent guère ; le milieu, par exemple, importe peu en comparaison de ce que nous en faisons. Dans les circonstances les plus malheureuses, l'homme doué d'une nature joyeuse et d'un esprit éveillé peut trouver un aliment à sa gaieté et à sa vivacité ; au contraire, à qui manque de ces avantages la vie, avec ses aubaines mêmes, s'impose comme un fardeau. Voilà pourquoi Horace disait, en un autre sens, que le beau paysage ne dépend que fort peu des circonstances extérieures : « Un sage, même dans une cabane, peut conserver son état intérieur ; un insensé, même entouré de la richesse du grand seigneur, vit misérablement. » Le goût de la vie, la joie ou le chagrin que nous éprouvons, dépendent donc beaucoup moins du dehors que de notre constitution interne. Le souriant secrète sa joie de lui-même, l'austère puise son ennui dans les dons mêmes de la fortune. Tout ce qui existe hors de nous, ce sont des excitations ; c'est en nous qu'elles deviennent impressions. Enfin la richesse intérieure, la plénitude de l'esprit, s'accroît d'autant plus, à mesure que nous nous élevons, que la nature nous a mieux traités ; et à ce sommet, elle atteint une individualité complète qui se manifeste dans une remarquable coïncidence de la vie subjective et de la vie objective. Quiconque est doué d'une riche individualité, surtout d'un grand esprit, se tient à l'écart du monde ; les autres recherchent sa société en vain ; au lieu d'un homme, ils ne trouvent, pour parler le langage de Balzac, qu'un vulgaire stéréotype. Voilà pour ce qui est du sort de la tête. Le destin extérieur de ces êtres ne mérite-t-il pas aussi ce nom de solitaire ? Tandis que les gens ordinaires, dont la nature est plate et sèche, c'est-à-dire ennuyeuse, se trouvent, par un malheureux hasard, condamnés à se réunir en société. Un homme, en effet, qui a de l'esprit et un cœur droit, affiche dans la conversation, par des remarques fines et originales, des richesses intellectuelles qui n'ont pas leur contrepartie dans les ressources intellectuelles des autres ; de sorte que ces êtres exceptionnels, dans la société, sont à peu près ce qu'un maître de musique est dans un chœur de paysans. Voilà le grand motif d'isolement que l'on rencontre chez les individus d'élite : solitude. Ajoutons que, la nature étant bien plus variée dans les types supérieurs que dans les types inférieurs, le désaccord qui en résulte avec le reste des hommes, et qui se manifeste d'abord dans le rapport des esprits, s'étend insensiblement aux habitudes de la vie, aux affections mêmes ; de sorte que ces individualités, à mesure qu'elles s'élèvent dans la hiérarchie, se trouvent de plus en plus isolées, jusqu'à ce qu'enfin, au sommet de l'échelle, le sentiment de la solitude devienne complet et atterrant. Mais ceux qui, sous ce rapport, occupent un rang inférieur, savent bien qu'ils sont comme faits pour le monde ; la nature les a voués à la société ; ils n'ont ni les ressources intérieures ni le loisir qui font chercher la retraite. Que le lecteur veuille bien donc noter, en passant, que le besoin de solitude est tout à fait lié à la valeur personnelle de l'individu : l'homme qui ne s'aime guère est aussi celui qui ressent le moins le besoin de s'isoler, à la façon des aigles qui, seuls entre les oiseaux, aiment à se percher sur les cimes inaccessibles ; et à la façon du dogue errant, qui préfère la solitude. Aussi Homère remarque-t-il quelque part que la solitude est insupportable à l'homme méchant, et au dieu mauvais, ajoute-t-il, plus insupportable encore. Enfin, la richesse de l'individualité intérieure fait que le sage est, dans son propre chef, et pour ainsi dire, un monde en miniature ; il n'a pas besoin, comme le pauvre d'esprit, de sociétés et de plaisirs extérieurs ; il n'a pas besoin, pour se tenir en haleine, d'aller quérir au dehors son divertissement ; mais l'homme à l'âme pauvre, ne trouvant dans son propre fonds rien à exprimer, cherche en toute occasion la société des autres. Quant au bonheur qui tient à la richesse intérieure, il est pour le vulgaire une énigme ; pour le sage au contraire, il est la source perpétuelle d'une jouissance noble, qui ne connaît ni satiété ni lassitude. Voilà donc, en dernière analyse, pourquoi la condition du bonheur de l'homme est de trouver en lui-même les principaux éléments de son existence.