Extrait de l’anthologie publique

Arthur Schopenhauer · Aphorismes sur la sagesse dans la vie · Parerga et Paralipomena, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, chapitre I : « Ce que l'on est »

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“La vie d'un homme, avec tous ses événements, ressemble à un paysage que des distances ou des éclairages différents déforment et diversifient ; mais ce qui change surtout la coloration de cette vie, c'est le regard même de celui qui la traverse.”

Aristote a fait, dans l'un des passages les plus admirables et les plus justes de son Éthique à Nicomaque, la remarque que le bonheur, ou plutôt l'eudaimonia, désigne non pas ce qui est prêté au hasard, comme le pensent les ignorants qui le confondent avec la prospérité et la chance, mais ce qui résulte de nos propres efforts. C'est dire que le bonheur véritable n'est pas une faveur accordée par le sort, mais l'œuvre d'une vie dirigée par la sagesse. Ce qui distingue un homme d'un autre, ce qui fait qu'un homme est heureux ou malheureux, tient à trois choses, divisées selon trois réalités fondamentales. Premièrement, ce qu'il est, c'est-à-dire sa personnalité, avec tout ce qu'elle lui donne : la santé, la force, la beauté, le tempérament, la moralité, l'intelligence et la culture qui l'accompagnent. Deuxièmement, ce qu'il a, c'est-à-dire ses biens, sa fortune, sa propriété. Troisièmement, ce qu'il paraît, c'est-à-dire l'opinion que les autres ont de lui, l'honneur, le rang, la gloire. Or la différence la plus essentielle entre les hommes, celle qui détermine leur bonheur ou leur misère profonde, ne réside ni dans les biens qu'ils possèdent ni dans les regards d'autrui : elle réside dans ce qu'ils sont eux-mêmes. Car ce que l'on a ne cesse d'être à nous que par le hasard ou la ruine ; ce que l'on est, au contraire, ne nous quitte jamais. Le monde n'existe pour chacun que tel qu'il le voit et le comprend : chaque homme a le monde tel qu'il est lui-même. La vie d'un homme, avec tous ses événements, ressemble à un paysage que des distances ou des éclairages différents déforment et diversifient ; mais ce qui change surtout la coloration de cette vie, c'est le regard même de celui qui la traverse. Si l'on était en mesure de voir les sourires de la Fortune, on ne songerait presque jamais à un heureux sort ; on songerait à ce qui arrive à chaque homme selon ce qu'il est. En effet, les événements extérieurs ne nous affectent que dans la mesure où ils passent par le filtre de notre constitution intérieure ; le même événement est pour l'un une source de douleur, pour l'autre une source de joie, selon la nature de l'esprit qui l'accueille. C'est pourquoi l'ambition, l'orgueil, l'envie ne peuvent procurer aucun bonheur durable : ils supposent que le bien-être réside dans les autres, alors qu'il ne peut résider qu'en nous. L'homme qui n'a de valeur que par ses possessions ou par l'estimation d'autrui est un homme dont la valeur peut lui être enlevée du jour au lendemain. Au contraire, celui qui possède en lui une intelligence élevée, une sensibilité vive et riche, un esprit calme et une volonté maîtresse de soi, celui-là porte son trésor partout où il va ; il jouit d'une source de plaisir qui ne se dessèche pas. Aussi les grands esprits sont-ils, au fond, les hommes les plus heureux, non pas en raison du monde qui les entoure, mais en raison du monde qu'ils portent en eux. C'est en soi, bien plus que dans les choses extérieures, que se trouve la source principale du contentement de la vie. Le glorieux empirisme du monde enseigne à chacun, en effet, que la satisfaction de nos désirs dépend bien plus de notre disposition intérieure que du degré où les circonstances se sont conformées à nos vœux. Le riche comblé de biens languit de la même tristesse que le pauvre, si son esprit est vide ; et l'homme de modeste condition, riche par sa pensée, trouve dans sa propre existence des jouissances inconnues des détenteurs de fortune. Une personnalité éminente donne à la vie une valeur que ne peuvent lui donner ni la richesse ni le succès. Car la plus grande source du bonheur est l'homme lui-même, et non le monde extérieur ; les peuples anciens le pressentaient déjà lorsqu'ils plaçaient la sagesse avant le pouvoir. C'est ce que l'on doit toujours garder devant les yeux : si l'on veut être heureux, ce n'est pas aux biens de la Fortune qu'il faut tendre la main, c'est à soi-même qu'il faut d'abord s'appliquer. Tout ce qui est en nous, rien de ce qui est hors de nous ne nous appartient vraiment ; et le seul bien qui ne se perde pas est celui qui croît avec nous, qui s'accroît par l'effort de la pensée et qui ne peut nous être disputé ni par la mort ni par la faiblesse humaine. Le monde, pour l'homme profond et riche, est plein d'intérêts et de sujets de contemplation ; pour l'esprit pauvre, il est désert et monotone, quelles que soient ses richesses. Aussi chacun est-il, en dernière analyse, la cause de son propre bonheur et de sa propre misère : le monde dans lequel un homme vit n'est pas le même pour tous ; chaque homme vit dans un monde à part, façonné par ce qu'il est. De là cette conséquence, qui résume toute la sagesse pratique : cultive en toi ce que tu es, car ce que tu es seule demeure à toi dans toutes les vicissitudes du sort.