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“celui qui aime une chose éternelle et infinie, jouit de tout son cœur et de son âme du seul amour, sans qu'il éprouve jamais la moindre tristesse, ni le moindre pressentiment funeste”
Après que l'expérience m'eut appris que tout ce qui arrive d'ordinaire dans la vie commune est vain et frivole, et que je vis que toutes les choses que je craignais et que je désirais ne renfermaient pour moi rien de bon ni de mauvais en elles-mêmes, sinon en tant que mon âme en était émue, je me demandai enfin si l'on pouvait trouver un bien véritable, capable de communiquer sa bonté, et dont l'âme, le rejetant pour tout autre, fût affectée uniquement ; puis, en outre, si ce bien pouvait être atteint. Je veux dire : que l'âme en étant affectée, elle eût la puissance, en rejetant tout autre bien, d'en jouir seule et incessamment, avec un contentement perpétuel.
Je me demandai pourquoi il arrive que je ne sois pas heureux, pourquoi la plupart des hommes le soient rarement, et pourquoi ils aiment si ardemment des choses qui ne peuvent leur donner ce bonheur. Je reconnus d'abord que la cause en est que l'esprit est troublé et séduit par des biens qui, non seulement ne le satisfont pas, une fois qu'ils sont possédés, mais encore sont souvent la cause de bien des maux ; et surtout que ces biens peuvent être perdus, de sorte que nous sommes obligés de craindre continuellement de les perdre. Pour ce qui est de la gloire et des honneurs, c'est un grand obstacle à notre félicité, car l'amour de la gloire ne peut jamais être satisfait. Ce ne sont pas les passions mêmes qui nous empêchent d'être heureux, ce sont les biens en question : la volupté, la richesse, la gloire.
Quant à la volupté, l'âme en jouissant, c'est-à-dire pendant qu'elle en jouit, est dans l'erreur et se plaît à elle-même ; mais, après cette jouissance, une immense tristesse s'empare d'elle ; et, si cette tristesse ne s'empare pas, alors la jouissance continue, l'âme est devenue toute passive, et, bien que chez elle les autres passions n'occupent pas la première place, elle est dans un état d'aveuglement total et son bonheur est faible. De plus, cette volupté enveloppe les âmes le plus complètement de toutes les passions, de sorte que quelque souvent on en jouisse, on est toujours las et dégoûté. Quant à la richesse, elle n'a jamais fait battre le cœur de personne, sinon dans les désirs du corps ; mais celui qui aime la richesse ne peut en avoir assez, et celui qui en possède craint toujours de la perdre. Quant à la gloire, après le corps, c'est elle qui embarrasse le plus l'âme. En effet, à celui qui en jouit on n'accorde pas un honneur aussi constant qu'il le désire ; aussi est-il triste d'avoir été méprisé, d'autant plus que la gloire est entièrement dans l'opinion d'autrui.
Mais aimer une chose qui pérît, comme toutes celles que nous venons de nommer, c'est le fait d'un esprit tourmenté de quelque façon par la passion. Ces biens, en effet, ne sont jamais continus et stables, et la passion n'est jamais tranquille. Au contraire, celui qui aime une chose éternelle et infinie, jouit de tout son cœur et de son âme du seul amour, sans qu'il éprouve jamais la moindre tristesse, ni le moindre pressentiment funeste.
Mais la nourriture et la boisson sont nécessaires, il faut au corps des vêtements, et l'homme ne vit pas de pain seulement. Dès lors, il est nécessaire d'acquérir ces choses, mais sans qu'elles deviennent le but de notre activité. Aussi ai-je cherché avant tout une nouvelle règle de vie, celle de consacrer mon travail, s'il était possible, à l'acquisition de la connaissance de la nature telle qu'elle est en elle-même, et de tendre à faire en sorte que la capacité humaine soit élevée à ce plus haut degré de perfection. Je vis que tout ce que je proposais à mon intention était un mal ou un bien selon qu'il aidait ou faisait obstacle à ce but, et que la meilleure chose à acquérir était celle qui conduisait à ce but. Aussi tendis-je vers ce but unique, celui d'acquérir une telle nature, et de me servir du reste de la société humaine comme d'un moyen, non pour mon profit et ma joie, mais afin qu'il pût travailler avec moi à acquérir et à jouir de ce bien.
C'est pourquoi la première partie de cette méthode est de former l'entendement, ou de le rendre capable de percevoir les choses de la manière qu'exige le but que je viens d'indiquer ; et la perfection de cette manière est de percevoir clairement et distinctement les choses. Mais comme il n'est pas de la capacité humaine de tout percevoir clairement et distinctement, il faut que l'entendement soit capable de percevoir les choses selon leur ordre. C'est pourquoi le but de cet écrit est de chercher le moyen dont l'entendement a besoin pour perfectionner la connaissance de l'être pur, et pour ne pas se tourmenter par les désirs et les passions du corps.
Encore faut-il que, pendant que nous cherchons ces moyens, nous veillions à la santé ; car, pour cela, il faut avoir des connaissances, et posséder des choses qui font obstacle ou aident au but. Aussi la vraie règle est de rejoindre les gens de bien, de s'instruire auprès d'eux et de les aimer. Aussi, tant que ce but n'est pas atteint, nous manquons, pour ainsi dire, de quelque chose, et nous sommes nécessairement incomplets. Mais, si nous atteignons ce but, alors nous jouirons continuellement d'un contentement suprême et éternel, dont le corps, avec la joie qui l'accompagne, sera comblé. Cette jouissance et cette paix de l'âme ne naissent pas de la faveur du sort, mais de la connaissance seule, et de la capacité de l'âme ; en sorte que, quand l'âme parvient à ce degré de perfection, elle jouit pleinement et continuellement d'un contentement véritable et suprême.