Extrait de l’anthologie publique

Blaise Pascal · Pensées · Fragment « Disproportion de l'homme » (Laf. 113 / Brunschv. 206)

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“L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.”

Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent, qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un point à rapport au vaste tour que cet astre décrit, et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à rapport à celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'y arrête là, que l'imagination passe outre, elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de se fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample bosom de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous pouvons bien augmenter nos conceptions au-delà de tout espace imaginable, nous ne produirons pourtant que des atomes au rapport de la réalité. C'est un sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que notre imagination perde en cette pensée. Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature, et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, ses royaumes, ses villes, et soi-même, son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? Mais pour lui montrer une prodige aussi étonnant, qu'il examine avec soi les choses les plus délicates. Qu'on lui donne, pour cela, un corps de pou, et que par la complication de ses parties et la délicatesse de ses membres, il y découvre, et ce qu'il y pourra remarquer, les passes de l'infini dans l'infini, c'est-à-dire les merveilles de la petitesse, aussi éclatantes que celles de la grandeur. Qui ne s'étonnera de ce que notre corps, qui tout à l'heure n'était pas sensible dans l'univers, qui n'était pas lui-même un atome dans le tout, que notre corps est maintenant un colosse, un monde, ou plutôt un tout au rapport de la manière dont nous ne pouvons aller maintenant. Qui se considérera de la sorte s'effrayera à soi-même, et, considérant que ce corps qui l'emporte sensiblement entre les masses dont il se voit enveloppé, n'est qu'une délicatesse imperceptible à l'égard des grands, mais une presque infinité à l'égard des petits, il se connaîtra suspendu entre un abîme et un autre, produit de l'étonnement de ces deux mystères. Car, qui ne s'étonnera pas de voir que notre connaissance si faible soit capable de mesurer le globe du monde, et qu'elle le fasse des choses infinies ? Toute notre dignité consiste donc dans la pensée. Il est temps que j'avance, et que je fasse connaître l'homme au monde entier, et à lui-même. Qu'il s'estime donc ce qu'il est, et qu'il s'estime pareillement ce qu'il n'est pas, car ce qu'il est et ce qu'il n'est pas sont d'une égale infinité de dignité. C'est ce que je veux lui faire entrevoir. Car c'est un point également incroyable et mystérieux à tout homme de demeurer dans le même monde, et de n'en point demeurer. Ce qu'est l'homme, un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également impuissant à voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. Que fera-t-il donc, sinon d'entrevoir quelque idée de la majesté de Dieu dans ce qu'il ne comprend pas ? Qu'est-ce donc que nous fassions un homme ? Il est bien plus raisonnable de ne considérer ce qu'il est, que ce qu'il n'est pas, et l'infini dont il est capable que ce qu'il n'est pas capable. L'homme est, entre autres choses, si malheureux que, s'il n'y a aucune espèce d'êtres qui les connaissent, il n'y a rien de si incertain, rien de si capricieux, et dont il n'y ait presque rien de si vain. Car comment pourrait-il juger que son jugement est éclairci, vu qu'il est si extrêmement étendu ? La nature est un corps infini de qui nous ne pouvons rien comprendre, et nous mêmes qui la composons, et qui la connotations, et ce qu'il juge vrai, et ses opinions véritables ? Car, comme elles ne se peuvent aller, elles ne peuvent se soutenir. La suprême finesse est de savoir combien il y a de la nécessité de n'en point savoir. L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc dans la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. L'homme est évidemment fait pour penser. C'est toute sa dignité et tout son mérite, et tout son devoir est de penser comme il faut. Or, l'ordre de la pensée consiste à commencer par soi, et par son auteur et par sa fin. Mais que pense le monde ? Jamais de cela, mais de danser, de jouer du luth, de chanter, de composer des vers, de courir la bague, de jouer, sans songer à ce que c'est qu'avoir, à ce que c'est qu'être roi, à être homme. La vanité est si ancrée dans l'homme, qu'elle a des milliers de créatures, mais cette connaissance de la misère des instincts, et que l'homme, au lieu de se mettre en toute, dans le silence de la passion et de l'impatience, apprenne la grandeur qu'elle ignore, sa vraie nature est perdue, tout est devenu également douteux et incertain. L'homme est né pour penser, mais il n'est pas toujours en train de penser. L'homme est plein de besoins ; il n'aime que ceux qui peuvent les satisfaire. On apprécie les hommes selon ce qu'ils sont, et on les aime selon ce qu'ils paraissent. Cette dépendance de la grandeur de l'homme en l'homme, et l'homme de l'homme, est source de bien des maux. Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Craignez le silence de Dieu, et croyez que la grandeur de l'homme est si grande, qu'elle est connue par sa misère même. Mais ce qu'il faut, c'est apprendre que l'homme passe infiniment l'homme.