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“L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant.”
Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il éloigne sa vue comme d'un palais, pour voir briller comme des lumières les planètes à la fois ; que la terre lui paraisse comme un point à proportion du vaste tour que décrit cet astre ; qu'il s'étonne enfin que ce vaste tour lui-même n'en soit qu'un point très délié à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'y arrête, que l'imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout cet espace visible n'est qu'une raillerie, en comparaison des choses invisibles, et l'on peut former une idée de l'immensité de la nature, quoique l'on n'en puisse former aucune de sa grandeur réelle.
Qu'un homme, étant élevé, perde de vue tous les objets qui le touchent, qu'il voie comme d'une hauteur démesurée de quoi le remplissent le soleil et les planètes, le soleil n'est qu'un point ; il sera étonné de se trouver si petit, au-dessus de quoi l'immensité le remplissait. Mais si nous voulons porter encore plus loin notre vue, cherchons-le au-delà de tout ce que l'imagination peut atteindre ; la nature en a fourni des sujets à la place de ceux qui nous ont échappé.
L'homme n'est qu'un sujet qui passe infiniment de son côté, et auquel il n'appartient pas de pouvoir former une idée de ce qui est au-delà. Il n'est pas d'autre idée que celle qu'il a de son propre néant, et pour cela il est bien digne de s'étonner de se trouver aussi grand, comme d'aimer à s'estimer aussi petit.
Car, enfin, qu'est-ce que l'homme dans l'infini ? Qu'il apprenne donc ce qu'il est. Qu'il soit d'ailleurs ce qu'il voudra, il se trouve toujours dans une étroite dépendance. Qu'il veuille connaître quelque chose, ou qu'il veuille aimer ; il doit se borner à une fin, et cette fin est renfermée dans ce peu de lumière qui l'accompagne ; il n'a que le néant devant lui, et le néant derrière.
L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est par elle qu'il faut nous élever, non par l'espace et la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillez donc à bien penser : voilà le principe de la morale.
Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l'avenir ? Mais ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d'ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connaître. C'est un très grand mal que de se trouver vide, quand on ne s'en aperçoit pas.
Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir.
Divertissement. Quand je l'ai mise quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s'exposent, je lui ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il sait demeurer chez lui avec plaisir, il n'ira pas sur mer aux troubles de la fortune ; il n'ira pas à la guerre, en dépit des peines ; il ne cherchera pas d'emploi.
Et la raison de ce que les gens qui demeurent au village, suivant les exercices de la chasse et de la couse, ont tant d'agrément, c'est qu'ils ne se sentent pas leur néant. Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi, et à l'empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.
C'est pourquoi les jeux et les conversations des femmes, la guerre, les grandes charges sont si recherchés, non pas par la jouissance, à cause des peines et des servitudes qui y sont attachées ; mais c'est que la seule vue des peines qu'on s'épargne, et des agitations où l'on ne saurait être sans les connaître, fait le plaisir de ceux qui peuvent s'abstenir de les avoir.
Ainsi nous nous plaisons à être dans les chasses, non à cause du gibier, mais parce que nous y sommes occupés. Aussi c'est un bienheureux homme que celui qui peut se divertir sans peine ; mais cela n'est guère possible, et le seul choix qui nous reste est de savoir choisir les divertissements les moins fâcheux.
Il y a deux sortes d'hommes : les justes qui se croient pécheurs, et les pécheurs qui se croient justes. L'homme n'est pas digne de Dieu, mais il n'est pas incapable d'en être rendu digne. Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ; on le sait en mille choses. La connaissance de Dieu sans celle de notre misère fait l'orgueil. La connaissance de notre misère sans celle de Dieu fait le désespoir. La connaissance de Jésus-Christ nous fait le milieu ; car c'est là que nous trouvons Dieu et notre misère.
L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. Grandeur de l'homme est si visible qu'elle tire même de sa misère ; car ce qui est grand dans l'homme, c'est qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable.