Extrait de l’anthologie publique

Blaise Pascal · Pensées · Fragments L. 200, L. 136, L. 201, L. 424 (édition Lafuma ; Brunschvicg 347, 139, 206, 232)

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“L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant.”

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt, et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il nous faut relever, et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale.

L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

La condition de l'homme : inconstance, ennui, inquiétude. Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. Que cherchions-nous donc ? que faisons-nous ? que présumons-nous ? Le sentiment de la fausseté des plaisirs présents, l'ignorance de la vanité des plaisirs absents, qui sont inconnus : imperceptible comprendre.

Toute la misère des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Les hommes, n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser. Ainsi ils se jettent dans le divertissement, dans le chasse, dans les affaires, dans la guerre, sans compter les affections et les misères particulières de chacun.

De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le tumulte ; de là vient que la prison est un supplice si horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c'est enfin le plus grand sujet de la félicité de la condition des rois, qu'on les divertit continuellement, et qu'on leur procure toutes sortes de plaisirs.

Un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on a grand soin de l'en divertir par ces plaisirs, par ces amusements autour de lui, et il est heureux en cela, qu'autour de lui il y a des gens qui s'appliquent à ne laisser échapper aucune chose qui puisse être importune, et à lui procurer les divertissements. Le grand dont il s'agit est le roi, le premier des sept.

Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance, sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes ce qu'il ne peut obtenir des choses présentes, mais sans en pouvoir jouir, parce que ce bonheur n'étant ni dans notre port ni dans l'homme présent, mais absent et passé ?

Ainsi nous voyons l'homme, au lieu de demeurer en repos dans sa propre nature, s'évader hors de lui-même, et chercher sans cesse dehors un bien qu'il ne possède point. Tous ces malheurs-là viennent, à la vérité, de ce qu'il y a en nous un principe de désordre infini qui nous porte sans cesse au-delà du présent.

C'est une chose déplorable de considérer l'état de l'homme. Rien ne peut le consoler, quand il pense à lui, qu'il ne soit étourdi, ébloui, la pensée divertie sur d'autres sujets. C'est pourquoi le jeu, la société des femmes, la guerre, la haute condition suffisent. Combien n'y a-t-il pas de gens, qui n'ont point pour eux, et qui ne songent qu'à la perte du bien, aux périls, à la mort, ou qui ne regardent que cela ? C'est la source de tous les vices : la concupiscence, l'envie, la cruauté, la tristesse, l'impiété, le désespoir.

Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé. La grandeur de l'homme est si visible qu'elle se tire même de sa misère. Car ce qui est naturel dans les animaux, nous appelons misère quand il arrive à l'homme. Et ainsi sa grandeur est encore dans sa connaissance de sa misère. Un arbre ne se connaît pas misérable.

C'est donc être misérable que d'être irrémissiblement misérable ; mais c'est être grand que d'être misérable et de connaître qu'on l'est. Mais il n'est pas plus grand d'être misérable en le connaissant que de l'être en ne le connaissant pas, ou d'être grand en le connaissant. Celui qui veut connaître pleinement la vanité de l'homme n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour.

Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humbles-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile ; apprenez de l'homme que l'homme passe infiniment l'homme, et faites-le juge de vos savoirs, quand il vous fait entendre que vous n'avez rien de votre grandeur, que vous n'avez rien de votre misère, qui ne soit connu de lui.

C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison. Si vous ne le connaissez comme tel, il n'y a que des preuves faibles. Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. La finitude, le néant, la misère sont si naturels à l'homme, qu'il ne faut rien pour être misérable que de n'être pas Dieu.