7 min de lecture
“Outre cela, la nature m’enseigne que plusieurs autres corps existent autour du mien, desquels j’ai à poursuivre les uns et à fuir les autres.”
Or il n’y a rien que cette nature m’enseigne plus expressément, ni plus sensiblement, sinon que j’ai un corps qui est mal disposé quand je sens de la douleur, qui a besoin de manger ou de boire, quand j’ai les sentiments de la faim ou de la soif, etc. Et partant je ne dois aucunement douter qu’il n’y ait en cela quelque vérité.
La nature m’enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu’un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement, et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui. Car si cela n’étoit, lorsque mon corps est blessé, je ne sentirois pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis qu’une chose qui pense, mais j’apercevrois cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau. Et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connoîtrois simplement cela même, sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif : car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de l’union et comme du mélange de l’esprit avec le corps.
Outre cela, la nature m’enseigne que plusieurs autres corps existent autour du mien, desquels j’ai à poursuivre les uns et à fuir les autres. Et certes, de ce que je sens différentes sortes de couleurs, d’odeurs, de saveurs, de sons, de chaleur, de dureté, etc., je conclus fort bien qu’il y a dans les corps d’où procèdent toutes ces diverses perceptions des sens, quelques variétés qui leur répondent, quoique peut-être ces variétés ne leur soient point en effet semblables ; et de ce qu’entre ces diverses perceptions des sens, les unes me sont agréables, et les autres désagréables, il n’y a point de doute que mon corps ou plutôt moi-même tout entier, en tant que je suis composé de corps et d’âme, ne puisse recevoir diverses commodités ou incommodités des autres corps qui l’environnent.
Mais il y a plusieurs autres choses qu’il semble que la nature m’ait enseignées, lesquelles toutefois je n’ai pas véritablement apprises d’elle, mais qui se sont introduites en mon esprit par une certaine coutume que j’ai de juger inconsidérément des choses ; et ainsi il peut aisément arriver qu’elles contiennent quelque fausseté : comme, par exemple, l’opinion que j’ai que tout espace dans lequel il n’y a rien qui meuve, et fasse impression sur mes sens soit vide ; que dans un corps qui est chaud il y ait quelque chose de semblable à l’idée de la chaleur qui est en moi ; que dans un corps blanc ou noir, il y ait la même blancheur ou noirceur que je sens ; que dans un corps amer ou doux, il y ait le même goût ou la même saveur, et ainsi des autres ; que les astres, les tours et tous les autres corps éloignés, soient de la même figure et grandeur qu’ils paroissent de loin à nos yeux, etc. Mais afin qu’il n’y ait rien en ceci que je ne conçoive distinctement, je dois précisément définir ce que j’entends proprement lorsque je dis que la nature m’enseigne quelque chose. Car je prends ici la nature en une signification plus resserrée que lorsque je l’appelle un assemblage ou une complexion de toutes les choses que Dieu m’a données ; vu que cet assemblage ou complexion comprend beaucoup de choses qui n’appartiennent qu’à l’esprit seul, desquelles je n’entends point ici parler en parlant de la nature, comme, par exemple, la notion que j’ai de cette vérité, que ce qui a une fois été fait ne peut plus n’avoir point été fait, et une infinité d’autres semblables, que je connois par la lumière naturelle sans l’aide du corps ; et qu’il en comprend aussi plusieurs autres qui n’appartiennent qu’au corps seul, et ne sont point ici non plus contenues sous le nom de nature, comme la qualité qu’il a d’être pesant, et plusieurs autres semblables, desquelles je ne parle pas aussi, mais seulement des choses que Dieu m’a données, comme étant composé d’esprit et de corps. Or, cette nature m’apprend bien à fuir les choses qui causent en moi le sentiment de la douleur, et à me porter vers celles qui me font avoir quelque sentiment de plaisir ; mais je ne vois point qu’outre cela elle m’apprenne que de ces diverses perceptions des sens, nous devions jamais rien conclure touchant les choses qui sont hors de nous, sans que l’esprit les ait soigneusement et mûrement examinées ; car c’est, ce me semble, à l’esprit seul, et non point au composé de l’esprit et du corps, qu’il appartient de connoître la vérité de ces choses-là. Ainsi, quoiqu’une étoile ne fasse pas plus d’impression en mon œil que le feu d’une chandelle, il n’y a toutefois en moi aucune faculté réelle ou naturelle qui me porte à croire qu’elle n’est pas plus grande que ce feu, mais je l’ai jugé ainsi dès mes premières années sans aucun raisonnable fondement. Et quoiqu’en approchant du feu je sente de la chaleur, et même que m’en approchant un peu trop près je ressente de la douleur, il n’y a toutefois aucune raison qui me puisse persuader qu’il y a dans le feu quelque chose de semblable à cette chaleur, non plus qu’à cette douleur ; mais seulement j’ai raison de croire qu’il y a quelque chose en lui, quelle qu’elle puisse être, qui excite en moi ces sentiments de chaleur ou de douleur. De même aussi, quoiqu’il y ait des espaces dans lesquels je ne trouve rien qui excite et meuve mes sens, je ne dois pas conclure pour cela que ces espaces ne contiennent en eux aucun corps ; mais je vois que tant en ceci qu’en plusieurs autres choses semblables, j’ai accoutumé de pervertir et confondre l’ordre de la nature, parceque ces sentiments ou perceptions des sens n’ayant été mises en moi que pour signifier à mon esprit quelles choses sont convenables ou nuisibles au composé dont il est partie, et jusque là étant assez claires et assez distinctes, je m’en sers néanmoins comme si elles étoient des règles très certaines, par lesquelles je pusse connoître immédiatement l’essence et la nature des corps qui sont hors de moi, de laquelle toutefois elles ne me peuvent rien enseigner que de fort obscur et confus.