Extrait de l’anthologie publique

Descartes · Méditations métaphysiques · Méditation cinquième, paragraphes 7-9

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“Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut toujours revenir là, qu’il n’y a que les choses que je conçois clairement et distinctement, qui aient la force de me persuader entièrement.”

Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut toujours revenir là, qu’il n’y a que les choses que je conçois clairement et distinctement, qui aient la force de me persuader entièrement. Et quoique entre les choses que je conçois de cette sorte, il y en ait à la vérité quelques unes manifestement connues d’un chacun, et qu’il y en ait d’autres aussi qui ne se découvrent qu’à ceux qui les considèrent de plus près et qui les examinent plus exactement, toutefois après qu’elles sont une fois découvertes, elles ne sont pas estimées moins certaines les unes que les autres. Comme, par exemple, en tout triangle rectangle, encore qu’il ne paroisse pas d’abord si facilement que le carré de la base est égal aux carrés des deux autres côtés, comme il est évident que cette base est opposée au plus grand angle, néanmoins, depuis que cela a été une fois reconnu, on est autant persuadé de la vérité de l’un que de l’autre. Et pour ce qui est de Dieu, certes si mon esprit n’étoit prévenu d’aucuns préjugés, et que ma pensée ne se trouvât point divertie par la présence continuelle des images des choses sensibles, il n’y auroit aucune chose que je connusse plus tôt ni plus facilement que lui. Car y a-t-il rien de soi plus clair et plus manifeste que de penser qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire un Être souverain et parfait, en l’idée duquel seul l’existence nécessaire ou éternelle est comprise, et par conséquent qui existe ? Et quoique, pour bien concevoir cette vérité, j’aie eu besoin d’une grande application d’esprit, toutefois à présent je ne m’en tiens pas seulement aussi assuré que de tout ce qui me semble le plus certain : mais outre cela je remarque que la certitude de toutes les autres choses en dépend si absolument, que sans cette connoissance il est impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.

Car encore que je sois d’une telle nature que, dès aussitôt que je comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement, je ne puis m’empêcher de la croire vraie ; néanmoins, parceque je suis aussi d’une telle nature que je ne puis pas avoir l’esprit continuellement attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d’avoir jugé une chose être vraie, lorsque je cesse de considérer les raisons qui m’ont obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d’autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feroient aisément changer d’opinion, si j’ignorois qu’il y eût un Dieu ; et ainsi je n’aurois jamais une vraie et certaine science d’aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions. Comme, par exemple, lorsque je considère la nature du triangle rectiligne, je connois évidemment, moi qui suis un peu versé dans la géométrie, que ses trois angles sont égaux à deux droits ; et il ne m’est pas possible de ne le point croire, pendant que j’applique ma pensée à sa démonstration : mais aussitôt que je l’en détourne, encore que je me ressouvienne de l’avoir clairement comprise, toutefois il se peut faire aisément que je doute de sa vérité, si j’ignore qu’il y ait un Dieu ; car je puis me persuader d’avoir été fait tel par la nature, que je me puisse aisément tromper, même dans les choses que je crois comprendre avec le plus d’évidence et de certitude ; vu principalement que je me ressouviens d’avoir souvent estimé beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles d’autres raisons m’ont par après porté à juger absolument fausses.

Mais après avoir reconnu qu’il y a un Dieu ; pourcequ’en même temps j’ai reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu’il n’est point trompeur, et qu’ensuite de cela j’ai jugé que tout ce que je conçois clairement et distinctement ne peut manquer d’être vrai ; encore que je ne pense plus aux raisons pour lesquelles j’ai jugé cela être véritable, pourvu seulement que je me ressouvienne de l’avoir clairement et distinctement compris, on ne me peut apporter aucune raison contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute ; et ainsi j’en ai une vraie et certaine science. Et cette même science s’étend aussi à toutes les autres choses que je me ressouviens d’avoir autrefois démontrées, comme aux vérités de la géométrie, et autres semblables : car qu’est-ce que l’on me peut objecter pour m’obliger à les révoquer en doute ? Sera-ce que ma nature est telle que je suis fort sujet à me méprendre ? Mais je sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connois clairement les raisons. Sera-ce que j’ai estimé autrefois beaucoup de choses pour vraies et pour certaines, que j’ai reconnues par après être fausses ? Mais je n’avois connu clairement ni distinctement aucunes de ces choses-là, et ne sachant point encore cette règle par laquelle je m’assure de la vérité, j’avois été porté à les croire, par des raisons que j’ai reconnues depuis être moins fortes que je ne me les étois pour lors imaginées. Que me pourra-t-on donc objecter davantage ? Sera-ce que peut-être je dors (comme je me l’étois moi-même objecté ci-devant), ou bien que toutes les pensées que j’ai maintenant ne sont pas plus vraies que les rêveries que nous imaginons étant endormis ? Mais, quand bien même je dormirois, tout ce qui se présente à mon esprit avec évidence est absolument véritable.