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“Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a tant le droit au bonheur.”
Monsieur le Président, permettez-moi, en reconnaissance de la faveur que vous m'avez accordée, d'inquiéter votre attention sur l'état de votre mode. Il n'a pas d'autre explication que la poursuite de la vérité. Ma conduite est ici simplement un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice. Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a tant le droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour ! J'attends. Voyez, Monsieur le Président, ce qu'on fait de la vérité, ce qu'on fait de la justice, ce qu'on fait de la France. On a laissé se créer un état de terreur judiciaire, une police des consciences. Le pays est malade du mensonge qu'on lui impose. On a fait à votre effort une intrigue légitimiste, et c'est de l'antagonisme que naît le trouble. Le Président du conseil de guerre sait bien qu'il n'existe pas de preuve. Il y a eu des experts incompétents et l'on n'a pas pu retrouver la culpabilité. L'acte d'accusation est d'une telle pauvreté que l'acquittement était certain ; c'est pourquoi on a été obligé, pour justifier un verdict inique, de s'abriter derrière l'ordre de commander le secret. On a noirci Dreyfus, on a calomnié un innocent. Voilà quinze ans que les œuvres de barbarie et de bêtise s'accumulent. Je veux crier la vérité, moi, de toute la force de ma vie qui s'achève. Je crains la supercherie. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus horrible des tortures, un crime qu'il n'a pas commis. J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire. J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle. J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées. J'accuse le général Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices de la même faute, l'un par esprit de corps et d'autorité militaire, l'autre peut-être par ce mensonge catholique qu'on voit dans les congrégations. J'accuse le général de Pellieux et le major Ravary d'avoir fait une enquête monstrueuse. J'accuse les trois experts en écriture, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux. J'accuse les bureaux de guerre d'avoir conduit une campagne abominable dans la presse, pour couvrir leur faute. J'accuse la première cour de conseil de guerre d'avoir violé le droit en condamnant l'accusé sur une pièce restée secrète, et je l'accuse d'avoir commis cette illégalité par un devoir d'obéissance hiérarchique. J'accuse la deuxième cour de conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, order sur ordre, en acquittant sciemment un coupable. En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 du code de la presse qui font un délit de la diffamation. C'est volontairement, c'est consciemment que je m'expose. Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ce ne sont pour moi que des entités, des esprits malfaisants de la société. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice. Je ne désire pas autre chose que la vérité soit établie, que la lumière soit faite. En poursuivant les coupables, on ne compromet personne, on ne fait que servir la vérité et la justice. La vérité et la justice, voilà ce que je réclame avec toute ma force. C'est avec l'âme bouleversée que je vous prie de croire à l'assurance de mon profond respect. Assez de lâches et de tièdes qui savent et qui se taisent ! Il y a des heures où l'on n'a pas le droit de rester sourd. Là-haut, dans l'île, le martyr continue d'expier, et l'honneur de la patrie est engagé. On calomnie un homme innocent, on plonge dans le crime une nation entière. Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a tant le droit au bonheur.