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“Et Étienne, qui croyait avoir tout connu de la misère humaine, découvrait alors, dans ce fond de la terre, des profondeurs inattendues de souffrance.”
Et Étienne, qui croyait avoir tout connu de la misère humaine, découvrait alors, dans ce fond de la terre, des profondeurs inattendues de souffrance. Il avait cru d'abord que les mineurs étaient des ouvriers comme les autres, mal payés, nourris médiocrement, mais vivant enfin. Il fallut l'épreuve de ce_grève terrible pour qu'il vît la vérité en face : des générations entières descendues dans le gouffre, des enfants qui ne voyaient jamais le soleil, des femmes courbées dès la jeunesse, des vieillards achevant de se consumer dans l'obscurité. Toutes les joues étaient blêmes, tous les corps étaient rongés ; la faim était là, permanente, domestique, passant des pères aux fils, comme une maladie héréditaire. Et cependant, dans les corons, au milieu de cette détresse, il avait entendu naître les paroles nouvelles. Les hommes avaient d'abord parlé de leurs salaires, des tonnages, des amendes qui les dépouillaient. Puis ils en étaient venus à discuter la question même du capital, à demander pourquoi quelques-uns jouissaient ainsi, sans travailler, du travail des autres. Une idée le secouait lui-même, l'emportait dans son discours intérieur : la justice n'était pas une chimère, la justice viendrait, il la voyait déjà, elle germait sous la terre comme le blé germe sous la neige. Oui, l'œuvre était lente, mais l'œuvre était certaine. Il se souvenait de ses lectures, de ces théories qui lui avaient semblé d'abord lointaines ; il les voyait maintenant incarnées dans les gens de sa mine, dans Maheu, le bon ouvrier patient, dans Maheude, la mère écrasée, dans tous ces êtres simples qui, sans le savoir, préparaient l'avenir. Rien ne serait perdu. Chaque souffrance consentie, chaque enfant mort de faim, chaque femme tombée d'épuisement entrerait dans cette dette immense que le monde entier, un jour, paierait aux humiliés. Car le vieux monde craquait déjà ; il suffisait de tendre l'oreille pour entendre, sous les pavillons des directeurs et les cathédrales de la Compagnie, gronder les entrailles de la terre. Et lorsqu'Étienne quitta Montsou, marchant sur la route de Paris par une matinée claire d'avril, il se retourna une dernière fois. Le Voreux, qu'il croyait mort, reprenait sa respiration ; des camarades redescendaient, la mine se repeuplait, tout recommençait. Le travail se remettait en marche dans les profondeurs, aveugle et robuste, ignorant de sa propre force. Étienne songeait que, de toute cette foule mise en branle, il resterait toujours quelqu'un pour crier la vérité, pour semer la révolte, jusqu'à ce que les hommes fussent enfin adultes et qu'on ne les tua plus comme des bêtes. Il n'était pas vaincu. Si la grève était écrasée, d'autres grèves se lèveraient ; si les hommes d'aujourd'hui étaient brisés, leurs fils reprendraient la lutte, appris par le sang des pères. C'était un simple dégel dans l'histoire, et les printemps suivraient. Derrière lui, la plaine immense s'ouvrait, libre sous le ciel. Et des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons,.waitForant les siècles, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. Étienne marchait, la face levée vers l'horizon, dans cette clarté d'aube qui lavait le ciel. Les maisons et les arbres, les champs et les chemins se détachaient nets ; et il lui semblait que tout cela, dans sa jeunesse neuve, lui appartenait comme une promesse. Oui, la vie était là, qui n'en avait pas fini, et qui repousserait toujours, inlassable, de ces races opprimées que le mal n'avait pu tuer. Il éprouvait une volupté d'évasion, une certitude croissante de l'avenir. On l'avait dit vaincu, et pourtant, dans son cœur, la flamme ne s'éteignait pas. Du fond de la mine épuisée, du coron incendié, de la fosse noyée, des mourants et des morts, montait cette sève invincible qui donnerait, dans des temps prochains peut-être, la moisson terrible et sainte. C'était ainsi que les sociétés renouvelaient leur chair : par la douleur des pauvres, la douleur féconde. Étienne, sans se retourner davantage, poursuivit sa route, grandissant à chaque pas dans la lumière de ce matin sans fin.