Extrait de l’anthologie publique

Émile Zola · Germinal · Septième partie, chapitre 6 (fin du roman)

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“Une vie allait germer, une germination de peuples, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur”

Et le soleil était haut dans le ciel calme, en this matin de joie immense, où la bonne ville de Marchiennes faisait fête. Sur la place, une fanfare jouissait à se rompre la poitrine, tandis que, de tous côtés, accouraient les gens de la campagne, débarquaient les uns après les autres les voitures. Des lanternes venaient d'être accrochées aux façades de la mairie, et un vieil homme, un ancien mineur, se tenait près de là, les yeux fixés, sans comprendre encore, au milieu des enfants qui jouaient.

C'était Étienne qui s'en allait. Après le procès, où il avait été acquitté, faute de preuves, il avait repris du service à la fosse, mais les journées se faisant de plus en plus mauvaises, les grands froids ayant arrêté les travaux, la Compagnie l'avait congédié, avec un paquet de mineurs qu'elle débarrassait ainsi, sans émouvoir le pays. Depuis huit jours, il demeurait chez Rasseneur, ne pouvant décider son départ. Ce matin-là, enfin, il s'était levé, il s'était mis en route pour Paris, où une lettre de Pluchart l'appelait, en lui promettant du travail. Sa cassette, montée sur son dos, ne pesait presque pas, toute petite, contenant une chemise de rechange et ses papiers. Il portait son habit de drap noir, dont la poussière du charbon ne partait jamais, et sous son chapeau neuf, il avait encore le visage pâle, la barbe rousse éclaircie par les huit semaines de la prison.

La route descendait, coupait la route de Vandame, et il s'arrêta involontairement, à l'endroit d'où l'on découvrait la plaine entière. C'est là qu'il avait souvent attendu Catherine, au crépuscule. Il regarda, du fond des yeux. Le Voreux, avec ses bâtiments noirs, son échelle cassée, se dessinait vaguement, au milieu d'une vapeur. Les autres fosses se succédaient au loin, Madeleine, Victoire, Saint-Thomas, toutes éteintes, toutes mortes, avec leur silence de tombes. Et, sur ce monde enseveli, la campagne reposait, la plaine immense où le soleil levant glissait, ainsi qu'un flot de sang. Il apercevait le coron de Deux-Cent-Quarante, la maison Maheude fermée, les deux maisons du milieu abandonnées, le désordre des lieux où la mort était passée. Là-bas, c'était Montsou, dont les hauts fourneaux fumaient ; plus loin, il devinait Marchiennes, noyée dans l'immensité. Ce qu'il voyait surtout, c'étaient les corons, à perte de vue, épars dans la verdure des betteraves et des blés, peuplés de ceux qu'il connaissait, des femmes qu'il avait vues, des enfants dont il se rappelait les visages. Le peuple montait, ainsi qu'une marée montante, pour déborder le monde civil, dont la terre, crevée, l'avait nourri et l'avait vomí comme une mer qui rend ses morts. Bientôt, ce flot d'hommes, cette marée d'hommes, déborderait-il la terre entière ?

Alors, dans une vision, il revoyait le Voreux s'agrandir, s'ouvrir, avaler les hommes par bouchées. Souvarine, dont il ne connaissait même pas la tombe, était passé comme la mort. Chaval gisait en bas, Catherine étouffait à côté, et lui, lui vivait, il se sauvait, et la culpabilité de vivre, quand ils étaient morts, le broyait du coup. Il aurait voulu, comme autrefois, être resté en bas, enfoui là, quand tout un peuple, au-dessus, se levait. Mais il fallait vivre, porter la parole, annoncer l'avenir. La voix d'une génération nouvelle montait, et il irait jusqu'à Paris, et il pousserait la parole plus loin encore, jusqu'à ce que la justice enfin fût faite.

Trois heures sonnèrent à Marchiennes. Il marcha, et l'idée lui vint qu'à Paris il serait au soir. Comme il marchait, sa jeunesse lui revenait, le besoin de vivre, de ne pas mourir avant d'avoir vu la justice triompher. Ah ! s'il avait pu, le vieux Bonnemort, dont il faisait maintenant partie des morts ! Lui vivait encore, et il devait se lever, remettre la journée au lendemain. Il pensait à la vie qu'il allait mener, la vie dure des exilés du travail, celle des mineurs qui se lèvent avant le jour et qui ne rentrent que la nuit. Une force nouvelle le soulevait, la certitude d'une ère prochaine. N'était-ce pas la vérité, cette religion de la justice que les hommes cherchaient depuis tant de siècles ? Un matin sans doute, le monde serait jeune encore, et les hommes, délivrés enfin du poids du mal et de l'injustice, marcheraient droits, sans chaînes.

Sous ses pas, la route montait, et il s'éloignait de la plaine où les fosses mouraient. Le soleil, de plus en plus haut, étendait sa lumière. Les champs, les prairies, les jardins de Marchiennes, tout s'éveillait, pendant que les cloches sonnaient, dans la paix. Il marcha jusqu'à la nuit, dans un grand besoin de mouvement, la poitrine élargie, les pas lourds, fatigué, mais debout. Et, devant lui, il voyait la foule grandir, la marée montant, toujours montant, la marée noire des mineurs, gonflée à chaque génération, débordant comme une mer qui doit tout recouvrir. Et, dans la plaine, par-dessus les toits noirs des corons, ce qu'il apercevait, c'était l'avenir, l'immense avenir dont il avait cru deviner la promesse. La journée d'avril s'achevait, une journée d'avril, de ces journées d'où sort, comme d'un germe, l'été proche. Une vie allait germer, une germination de peuples, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire éclater bientôt la terre.