Extrait de l’anthologie publique

Épictète · Manuel · Manuel, § 1 à 8

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“Il ne faut point demander que les choses arrivent comme nous le souhaitons, mais souhaiter qu'elles arrivent comme elles arrivent, et notre vie se coulera heureuse.”

Il y a des choses qui dépendent de nous, et d'autres qui ne dépendent pas de nous. Dépendent de nous : l'opinion, l'inclination, le désir, l'aversion, en un mot, tout ce qui est notre propre œuvre. Ne dépendent pas de nous : le corps, la richesse, la réputation, les dignités, en un mot, tout ce qui n'est pas notre propre œuvre. Les choses qui dépendent de nous sont par nature libres, et rien ne peut ni les contraindre ni les gêner. Les choses qui ne dépendent pas de nous sont faibles, serviles, sujettes à être gênées, et elles appartiennent à autrui. Souviens-toi donc que, si tu prends pour ton bien ce qui ne dépend que d'autrui, tu te rencontreras gêné, troublé, entraîné çà et là, et que tu chercheras ton bonheur chez les hommes, c'est-à-dire chez ceux qui sont au-dessus de toi. Mais si tu prends pour ton mal ce qui seul est ton mal, et pour ton bien ce qui seul est ton bien, nul ne pourra jamais te contraindre ni te gêner ; tu ne trouveras personne à qui reprocher quoi que ce soit, tu n'accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi, et nul ne te nuira ; enfin tu ne chercheras jamais à te venger. Non seulement tu ne te rencontreras jamais contraint ni gêné, mais encore tu ne trouveras personne à blâmer. De plus, en aspirant à de si grandes choses, souviens-toi qu'il ne faut pas tendre vers elles avec une impatience démesurée, mais qu'il faut quitter les choses qui ne dépendent pas de toi, en t'y préparant toutefois par avance, surtout si elles touchent à ce qu'il y a de plus cher. Suppose que tu aies envie de jouer aux dés : il faut considérer ce qui dépend de toi, ce qui dépend du sort, et ce qui est utile ou nuisible. Ce qui est utile, c'est de jouer en vue de la victoire ; mais ce qui dépend du sort, c'est la victoire elle-même. Tu dois donc viser à bien jouer, et non à gagner ; et tu dois quitter le jeu avec joyeuseté, et non avec tristesse. Quant à ce qui touche le plus cher, comme un enfant, une femme, un ami, rappelle-toi que ce sont des choses qui ne dépendent pas de toi, mais qui te sont prêtées comme des choses étrangères, et par un prêt qu'il faut savoir rendre sans murmure, quand celui qui les a confiées les redemande. Le travail des philosophes, c'est de faire en sorte que ce qui dépend de nous soit remis en bon état, c'est-à-dire que nos opinions soient droites et nos désirs bien réglés. Les hommes ne se troublent point à propos des choses, mais des opinions qu'ils ont sur les choses. Ainsi la mort n'a rien de redoutable en elle-même, sinon ce que nous en pensons ; et c'est là ce qui fait aussi le malheur de Socrate, ce que pensaient les juges qui l'ont condamné. Dès lors, quand tu es gêné, contristé ou troublé, n'en accuse jamais autre que toi-même, c'est-à-dire tes propres opinions. La mort, tu la verras éviter à ceux qui le peuvent ; mais ceux qui ne le peuvent pas la voudront éviter si tu leur en donnes le temps. Donc ce que nous redoutons dans la mort, ce n'est pas la mort, c'est l'opinion que nous avons de la mort. Le mal, ce n'est pas la chose, c'est notre jugement sur la chose. On ne trouve pas que la mort soit un mal, et nous avons une opinion qui nous fait juger la mort un mal. Les apparences ne nous dérangent point, si nous les examinons avec attention. Toute peine vient de ce que nous ne savons pas observer en nous-mêmes. Aussi lorsqu'un père ou un membre de ta famille meurt, ne dis point qu'il est mort, car tu ne dirais rien que de vrai ; mais dis : je porte le deuil d'un mort, et je m'en afflige. Lorsque tu t'affliges ainsi, souviens-toi que ta douleur ne vient point de la chose qui t'arrive, mais de ta propre opinion. Il ne faut point demander que les choses arrivent comme nous le souhaitons, mais souhaiter qu'elles arrivent comme elles arrivent, et notre vie se coulera heureuse. Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu'ils portent sur les choses. Ainsi, quand nous sommes malheureux ou fâchés, n'attribuons jamais le mal à autrui, mais à nous-mêmes, c'est-à-dire à nos propres jugements. C'est une honte à un homme qui n'est pas encore tombé d'être blâmé, ou envié, ou loué ; et c'est une grande injustice de faire du bien à autrui dans l'espérance d'en être récompensé. Le malheur vient de ce que nous cherchons le bien et évitons le mal aux lieux où ils ne sont pas, ou du moins si nous cherchons le bien auprès des choses qui ne dépendent pas de nous, nous rencontrons le contraire de ce que nous cherchons, et ce qui en soi est le mal véritable : la peine, le trouble et le déplaisir.