Extrait de l’anthologie publique

Épictète · Manuel · Manuel, chapitres 1 à 5

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“Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont.”

Il y a des choses qui dépendent de nous, et d'autres qui n'en dépendent pas. Ce qui dépend de nous, ce sont les opinions, les mouvements du cœur, les désirs, les aversions, et en un mot, toutes nos actions. Ce qui ne dépend pas de nous, c'est le corps, les richesses, la réputation, les dignités, et en un mot, tout ce qui n'est pas le fruit de nos actions. Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, sans empêchement, sans trouble ; celles qui n'en dépendent pas sont faibles, esclaves, sujettes à empêchement, et nous sont étrangères. Souviens-toi donc que si tu prends pour libres ces choses qui sont esclaves par leur nature, et pour tiennes celles qui te sont étrangères, tu rencontreras des obstacles, tu seras affligé, tu seras troublé, tu te plaindras des dieux et des hommes. Mais si tu ne regardes comme tien que ce qui est véritablement à toi, et si tu regardes comme étranger ce qui est véritablement étranger, jamais personne ne te forcera, jamais personne ne t'empêchera, tu ne te plaindras de personne, tu n'accuseras personne, tu ne feras rien contre ton gré, personne ne te nuira, tu n'auras point d'ennemi, car il ne pourra t'arriver rien de nuisible. Aspirant donc à de si grands biens, souviens-toi qu'il ne faut pas t'y appliquer mollement, mais qu'il faut renoncer entièrement à quelques-unes des choses qui ne dépendent pas de nous, et ajourner les autres pour le moment. Car si tu veux à la fois ces biens et les honneurs et les richesses, peut-être n'obtiendras-tu même pas ces derniers, parce que tu tends à la fois à deux fins ; et certainement tu manqueras les premiers, qui seuls donnent la liberté et le bonheur.

Souviens-toi que le désir promet d'obtenir ce que tu désires, et que l'aversion promet d'éviter ce à quoi elle s'oppose ; et que celui qui n'obtient pas ce qu'il désire est malheureux, et celui qui tombe dans ce qu'il voudrait éviter est misérable. Si donc tu ne veux éviter que ce qui est contraire à ta nature et qui dépend de toi, tu ne tomberas jamais dans ce que tu veux éviter. Mais si tu veux éviter la maladie, la mort, ou la pauvreté, tu seras misérable. Éloigne donc ton aversion de tout ce qui ne dépend pas de nous, et reporte-la sur les choses contraires à la nature qui dépendent de nous. Quant au désir, supprime-le entièrement pour le moment. Car si tu désires quelque chose qui ne dépend pas de nous, il est inévitable que tu échoues ; et quant aux choses qui dépendent de nous, elles sont encore trop peu importantes pour que tu puisses les désirer légitimement. Mais contente-toi de tendre vers elles ou de t'en éloigner, mais avec légèreté, avec réserve, et sans rien outrer.

En toute chose qui te flatte, ou qui t'est utile, ou que tu aimes, souviens-toi de te dire ce qu'elle est, en commençant par les plus petites. Si tu aimes un pot de terre, dis-toi : « J'aime un pot de terre » ; car s'il se brise, tu n'en seras pas troublé. Si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que tu embrasses un mortel ; car s'ils meurent, tu n'en seras pas troublé.

Quand tu vas entreprendre quelque action, rappelle-toi ce que tu fais. Si tu vas te baigner, représente-toi ce qui arrive dans le bain : les uns s'éclaboussent, les autres se poussent, d'autres s'injurient, d'autres volent ; et ainsi tu entreprendras cette action avec plus de sécurité, si tu te dis d'abord : « Je veux me baigner, et en même temps garder ma volonté conforme à la nature. » Et de même en toute action. Car ainsi, s'il survient quelque empêchement par rapport au bain, tu auras aussitôt cette pensée : « Je ne voulais pas seulement me baigner, mais encore garder ma volonté conforme à la nature ; et je ne la garderai pas si je m'emporte contre ce qui arrive. »

Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont. Par exemple, la mort n'est rien de terrible, car si elle l'était, elle aurait paru telle à Socrate ; mais l'opinion que la mort est terrible, voilà ce qui est terrible. Ainsi donc, quand nous sommes contrariés, troublés ou affligés, n'en accusons jamais les autres, mais nous-mêmes, c'est-à-dire nos propres opinions. C'est le fait d'un ignorant d'accuser les autres de ses propres maux ; celui qui commence à s'instruire s'accuse lui-même ; celui qui est instruit n'accuse ni les autres ni lui-même.