Extrait de l’anthologie publique

Friedrich Nietzsche · Le Gai Savoir · Livre III, § 125 (Le Fou)

6 min de lecture

“ce qui meurt n'est qu'une opinion, une croyance, une représentation ; le monde, lui, demeure, et avec lui la possibilité de nouvelles tables de valeurs”

Ne voyez-vous pas ce chemin de nuit et de vide qui s'ouvre devant nous ? Le cri du fou de Nietzsche résonne encore : par une matinée claire, l'homme s'était levé avant l'aube, il s'était précipité sur la place publique avec une lanterne à la main, criant sans cesse : « Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu ! » Comme plusieurs badauds, depuis la place, restaient là à se moquer de lui, il les interpellait : où est-il parti ? le voilà que je le cherche et qu'il s'est enfui comme tous les enfants ! Il a beau crier Dieu, il ne trouve personne pour prendre au sérieux sa quête. Tous ces gens-là regardent la lanterne, rient de son sérieux, l'interrogent avec ironie : Dieu a-t-il perdu son chemin comme un enfant ? Ou bien se cache-t-il ? A-t-il peur de nous ? Il s'est embarqué, peut-être, pour l'Amérique ? l'a-t-il trébuché ? Le fou saute au milieu d'eux, les regardant fixement : « Où est Dieu ? Je vais vous le dire ! Nous l'avons tué, vous et moi ! Tous, nous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l'éponge pour effacer tout l'horizon ? Qu'avons-nous fait lorsque nous avons décroché cette terre de son soleil ? Où va-t-elle maintenant ? Où nous va-t-elle ? Loin de tous les soleils ! Ne fonçons-nous pas sans cesse ? De plus en plus vite ? Vers l'arrière, de côté, de l'avant, dans toutes les directions ? Y a-t-il encore un haut et un bas ? Ne errons-nous pas à travers un infini de rien ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? Il ne s'est pas fait plus froid ? Ne vient-il pas toujours la nuit, et plus de nuit ? Allons-nous devoir allumer des lanternes au beau milieu du jour ? Ne nous faut-il pas, à force de creuser les tombes de Dieu, devenir nous-mêmes des tombeaux et des sépulcres ? » « Qu'avons-nous fait ? » demande le fou à la foule silencieuse. Il continue ses questions, superposant les images, avec la terreur de celui qui a compris avant tout le monde ce qui vient de se passer : la chute de la croyance en Dieu entraîne la chute de tout l'échafaudage moral et métaphysique qui reposait sur elle. Mais il faut lire la suite, la plus pénible et la plus profonde : les auditeurs le regardent, interdits ; alors il lance sa lanterne, qui se brise en morceaux sur une pierre, et il s'écrie : « J'arrive trop tôt ! Mon temps n'est pas encore venu. Cet événement énorme est encore en chemin, il marche plus lentement que la lumière des astres ; il faudra du temps aux pierres pour le faire entendre. Le tonnerre et la lumière exigent du temps ; le travail de la lumière du temps ; l'action, quoique accomplie, a besoin d'encore du temps pour être vue et entendue. Cet acte est encore plus éloigné d'eux que les astres les plus éloignés — et pourtant c'est eux-mêmes qui l'ont commis ! » Le même jour, on raconte que ce fou entra dans plusieurs églises et y entonna son requiem pour Dieu défunt. Conduit dehors, enfin mis en cause, il répondait chaque fois la même phrase : « Quelles sont donc ces églises, si ce ne sont pas des tombeaux et des sépulcres de Dieu ? » Et alors, que devient notre monde, sans son ancrage ? Une suite de commencements, peut-être ; une séance de jeux, un monde d'enfants et d'artistes où l'on fait et défait, où l'on construit des châteaux de sable et où l'on remet l'ouvrage sur le métier, sans tristesse, avec l'innocence du jeu. L'important n'est pas de déplorer la mort des anciens dieux, mais de découvrir ce que leur mort rend possible : puisque les horizons sont effacés, il appartient à chacun d'en tracer de nouveaux ; puisque la mer est vidée, il faut apprendre à boire l'eau de sa propre source ; puisque le sol ancien s'est dérobé, il faut devenir soi-même son propre sol, édifier sur soi, en soi, pour soi. Le fou, ce poète du malheur, dit une vérité terrible mais libératrice : ce qui meurt n'est qu'une opinion, une croyance, une représentation ; le monde, lui, demeure, et avec lui la possibilité de nouvelles tables de valeurs. Ne pleurons pas sur l'horizon effacé : le vide n'est pas une chute, c'est un champ libre ; la nuit qui tombe n'est pas la fin, c'est l'invitation à allumer, chacun à sa place, une lanterne. Et c'est ici que la leçon du fou devient une leçon de force : l'acte terrible d'hier n'était pas un crime à expier, mais un accouchement à assumer ; ce qui commence ne commence pas tout seul, il faut que quelqu'un l'assume. Ce n'est pas la mort de Dieu qui fait peur, c'est la grandeur de la tâche qu'elle ouvre : être digne de ce que l'on a fait, pousser l'événement jusqu'à sa lumière, et non le laisser retomber dans la nuit où il n'était encore qu'un bruit. L'homme qui a tué ses dieux n'a plus qu'un choix : désespérer du vide, ou créer du sens. Et ce choix, aucune étoile ne le fera pour lui.