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“Que je suis heureux, mon ami, d'être loin du fracas de la vie, de me reposer dans ce lieu de paix, de jouir de ce printemps qui me pénètre jusqu'au fond de l'âme.”
Que je suis heureux, mon ami, d'être loin du fracas de la vie, de me reposer dans ce lieu de paix, de jouir de ce printemps qui me pénètre jusqu'au fond de l'âme. Ce jardin, ce vallon, ce ruisseau, tout me parle un langage si doux et si familier ! Chaque jour, je me promène dans ces prairies, je m'assieds sous ce tilleul, et je sens que la nature est pour moi une amie, une source intarissable de joie. Hier, je suis resté longtemps à regarder le coucher du soleil ; les nuages étaient teints de pourpre et d'or, et les montagnes lointaines semblaient baigner dans une lumière vaporeuse. Je me suis souvenu de toi, mon cher Wilhelm, et de nos conversations sur la beauté du monde. Comme tu me manques ! Mais ici, je suis bien, malgré tout. Les habitants de ce village sont simples et bons ; ils m'ont accueilli avec cordialité. Le curé surtout est un homme de bien, qui connaît les plantes et les étoiles ; il m'a montré son jardin, où il cultive des herbes médicinales. J'ai aussi fait la connaissance de la fille du bailli, Lotte ; elle est belle comme un ange, et sa bonté est encore plus grande que sa beauté. Je l'ai vue pour la première fois au bal, et depuis ce jour, je ne pense plus qu'à elle. Elle danse avec une grâce si naturelle, elle rit si franchement, elle parle avec tant de sensibilité que je suis tout à fait charmé. Mais je ne dois pas me laisser emporter par cette passion ; je sais que mon cœur est enclin à l'excès, et que je pourrais souffrir cruellement. Pourtant, je ne peux m'empêcher de la revoir, de lui parler, de l'entendre. Aujourd'hui, je suis allé me promener seul dans la forêt ; j'ai cueilli des fleurs sauvages, j'ai écouté le chant des oiseaux, et j'ai pensé à elle. Ô mon ami, que la vie est belle quand on aime ! Mais que la douleur est proche quand on aime trop ! Je vais essayer de modérer mes sentiments, de me contenter de l'amitié, de ne pas troubler la paix de son cœur. Elle aime un autre, un bon jeune homme, Albert, qui est tout à fait digne d'elle. Je ne dois pas les séparer, ni même le souhaiter. Je souffrirai en silence, je cacherai mes larmes, et je continuerai à voir Lotte, comme un frère voit sa sœur. Mais est-ce possible ? Quand je la regarde, quand je sens sa main dans la mienne, quand j'entends sa voix douce, tout mon être se trouble, et je ne suis plus maître de moi. Hier, je suis resté chez elle jusqu'à minuit ; nous avons parlé de la mort, de l'immortalité, de la vie éternelle. Elle disait que ceux qui meurent jeunes sont bienheureux, parce qu'ils n'ont pas connu les peines de la vieillesse. Je lui ai répondu que la mort est un sommeil, un passage vers une autre existence. Elle a pleuré en écoutant une chanson que j'ai chantée au piano. Ses larmes ont coulé sur ses joues, et j'ai eu envie de les essuyer, mais je n'ai pas osé. Je suis parti précipitamment, le cœur déchiré. Maintenant, je suis seul dans ma chambre, la lampe brûle, et j'écris ces lignes pour te confier mes tourments. Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais je sens que cet amour me consume. Peut-être devrais-je partir, voyager, oublier. Mais comment pourrais-je quitter Lotte ? Elle est mon soleil, mon air, ma vie. Sans elle, je ne serais qu'une ombre errante. Mon ami, conseille-moi, écris-moi vite, dis-moi ce que je dois faire. Je suis perdu dans un océan de sentiments. La nature, qui m'était si douce, me semble maintenant cruelle ; elle me rappelle sans cesse sa beauté, et je ne peux que souffrir. Je vais essayer de dormir, mais je sais que je rêverai d'elle. Adieu, cher Wilhelm. Pense à moi, et écris-moi bientôt. Je t'embrasse de tout mon cœur. Ton ami, Werther.