Extrait de l’anthologie publique

Guy de Maupassant · Pierre et Jean · 3, paragraphes 12-31

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“Il ne s’agissait pas de plaider pour ou contre la veuve et l’orphelin et d’empocher tant d’écus pour tout procès gagné ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte éminent, une lumière du droit.”

— Moi, disait à Jean Mme Roland, voici ce que je ferais tout de suite. Je m’installerais richement, de façon à frapper l’œil, je me montrerais dans le monde, je monterais à cheval, et je choisirais une ou deux causes intéressantes pour les plaider et me bien poser au Palais. Je voudrais être une sorte d’avocat amateur très recherché. Grâce à Dieu, te voici à l’abri du besoin, et si tu prends une profession, en somme, c’est pour ne pas perdre le fruit de tes études et parce qu’un homme ne doit jamais rester à rien faire.

Le père Roland, qui pelait une poire, déclara :

— Cristi ! à ta place, c’est moi qui achèterais un joli bateau, un cotre sur le modèle de nos pilotes. J’irais jusqu’au Sénégal, avec ça.

Pierre, à son tour, donna son avis. En somme, ce n’était pas la fortune qui faisait la valeur morale, la valeur intellectuelle d’un homme. Pour les médiocres elle n’était qu’une cause d’abaissement, tandis qu’elle mettait au contraire un levier puissant aux mains des forts. Ils étaient rares d’ailleurs, ceux-là. Si Jean était vraiment un homme supérieur, il le pourrait montrer maintenant qu’il se trouvait à l’abri du besoin. Mais il lui faudrait travailler cent fois plus qu’il ne l’aurait fait en d’autres circonstances. Il ne s’agissait pas de plaider pour ou contre la veuve et l’orphelin et d’empocher tant d’écus pour tout procès gagné ou perdu, mais de devenir un jurisconsulte éminent, une lumière du droit.

Et il ajouta comme conclusion :

— Si j’avais de l’argent, moi, j’en découperais, des cadavres !

Le père Roland haussa les épaules :

— Tra la la ! Le plus sage dans la vie c’est de se la couler douce. Nous ne sommes pas des bêtes de peine, mais des hommes. Quand on naît pauvre, il faut travailler ; eh bien ! tant pis, on travaille ; mais quand on a des rentes, sacristi ! il faudrait être jobard pour s’esquinter le tempérament.

Pierre répondit avec hauteur :

— Nos tendances ne sont pas les mêmes ! Moi je ne respecte au monde que le savoir et l’intelligence, tout le reste est méprisable.

Mme Roland s’efforçait toujours d’amortir les heurts incessants entre le père et le fils ; elle détourna donc la conversation, et parla d’un meurtre qui avait été commis, la semaine précédente, à Bolbec-Nointot. Les esprits aussitôt furent occupés par les circonstances environnant le forfait, et attirés par l’horreur intéressante, par le mystère attrayant des crimes, qui, même vulgaires, honteux et répugnants, exercent sur la curiosité humaine une étrange et générale fascination.

De temps en temps, cependant, le père Roland tirait sa montre :

— Allons, dit-il, il va falloir se mettre en route.

Pierre ricana :

— Il n’est pas encore une heure. Vrai, ça n’était point la peine de me faire manger une côtelette froide.

— Viens-tu chez le notaire ? demanda sa mère.

Il répondit sèchement :

— Moi, non, pour quoi faire ? Ma présence est fort inutile.

Jean demeurait silencieux comme s’il ne s’agissait point de lui. Quand on avait parlé du meurtre de Bolbec, il avait émis, en juriste, quelques idées et développé quelques considérations sur les crimes et sur les criminels. Maintenant, il se taisait de nouveau, mais la clarté de son œil, la rougeur animée de ses joues, jusqu’au luisant de sa barbe, semblaient proclamer son bonheur.

Après le départ de sa famille, Pierre, se trouvant seul de nouveau, recommença ses investigations du matin à travers les appartements à louer. Après deux ou trois heures d’escaliers montés et descendus, il découvrit enfin, sur le boulevard François Ier, quelque chose de joli : un grand entre-sol avec deux portes sur des rues différentes, deux salons, une galerie vitrée où les malades, en attendant leur tour, se promèneraient au milieu des fleurs, et une délicieuse salle à manger en rotonde ayant vue sur la mer.