Extrait de l’anthologie publique

Guy de Maupassant · Pierre et Jean · 1, paragraphes 216-247

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“Elle alla chercher ensuite des serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu’on ne lave jamais dans les familles besoigneuses.”

Soudain, l’ancien bijoutier eut un peu honte, une honte vague, instinctive et passagère de sa hâte à se renseigner, et il reprit :

— Vous comprenez bien que si je vous demande immédiatement toutes ces choses, c’est pour éviter à mon fils des désagréments qu’il pourrait ne pas prévoir. Quelquefois il y a des dettes, une situation embarrassée, est-ce que je sais, moi ? et on se fourre dans un roncier inextricable. En somme, ce n’est pas moi qui hérite, mais je pense au petit avant tout.

Dans la famille on appelait toujours Jean « le petit », bien qu’il fût beaucoup plus grand que Pierre.

Mme Roland, tout à coup, parut sortir d’un rêve, se rappeler une chose lointaine, presque oubliée, qu’elle avait entendue autrefois, dont elle n’était pas sûre d’ailleurs, et elle balbutia :

— Ne disiez-vous point que notre pauvre Maréchal avait laissé sa fortune à mon petit Jean ?

— Oui, Madame.

Elle reprit alors simplement :

— Cela me fait grand plaisir, car cela prouve qu’il nous aimait.

Roland s’était levé :

— Voulez-vous, cher maître, que mon fils signe tout de suite l’acceptation ?

— Non… non… monsieur Roland. Demain, demain, à mon étude, à deux heures, si cela vous convient.

— Mais oui, mais oui, je crois bien !

Alors, Mme Roland qui s’était levée aussi, et qui souriait, après les larmes, fit deux pas vers le notaire, posa sa main sur le dos de son fauteuil, et le couvrant d’un regard attendri de mère reconnaissante, elle demanda :

— Et cette tasse de thé, monsieur Lecanu ?

— Maintenant, je veux bien, Madame, avec plaisir.

La bonne appelée apporta d’abord des gâteaux secs en de profondes boîtes de fer-blanc, ces fades et cassantes pâtisseries anglaises qui semblent cuites pour des becs de perroquet et soudées en des caisses de métal pour des voyages autour du monde. Elle alla chercher ensuite des serviettes grises, pliées en petits carrés, ces serviettes à thé qu’on ne lave jamais dans les familles besoigneuses. Elle revint une troisième fois avec le sucrier et les tasses ; puis elle ressortit pour faire chauffer l’eau. Alors on attendit.

Personne ne pouvait parler ; on avait trop à penser, et rien à dire. Seule Mme Roland cherchait des phrases banales. Elle raconta la partie de pêche, fit l’éloge de la Perle et de Mme Rosémilly.

— Charmante, charmante, répétait le notaire.

Roland, les reins appuyés au marbre de la cheminée, comme en hiver, quand le feu brûle, les mains dans ses poches et les lèvres remuantes comme pour siffler, ne pouvait plus tenir en place, torturé du désir impérieux de laisser sortir toute sa joie.

Les deux frères, en deux fauteuils pareils, les jambes croisées de la même façon, à droite et à gauche du guéridon central, regardaient fixement devant eux, en des attitudes semblables, pleines d’expressions différentes.

Le thé parut enfin. Le notaire prit, sucra et but sa tasse, après avoir émietté dedans une petite galette trop dure pour être croquée ; puis il se leva, serra les mains et sortit.

— C’est entendu, répétait Roland, demain, chez vous, à deux heures.

— C’est entendu, demain, deux heures.

Jean n’avait pas dit un mot.

Après ce départ il y eut encore un silence, puis le père Roland vint taper de ses deux mains ouvertes sur les deux épaules de son jeune fils en criant :

— Eh bien ! sacré veinard, tu ne m’embrasses pas ?

Alors Jean eut un sourire, et il embrassa son père en disant :

— Cela ne m’apparaissait pas comme indispensable.

Mais le bonhomme ne se possédait plus d’allégresse. Il marchait, jouait du piano sur les meubles avec ses ongles maladroits, pivotait sur ses talons, et répétait :

— Quelle chance ! quelle chance ! En voilà une, de chance !

Pierre demanda :

— Vous le connaissiez donc beaucoup, autrefois, ce Maréchal ?