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“Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.”
Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l’avait invitée à ses parties de pêche où il n’emmenait jamais non plus sa femme, car il aimait s’embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnommé Jean-Bart, chargé de la garde du bateau.
Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui avait dîné chez lui disait : « Ça doit être très amusant, la pêche ? » l’ancien bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l’envie de la communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s’écria :
— Voulez-vous y venir ?
— Mais oui.
— Mardi prochain ?
— Oui, mardi prochain.
— Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin ?
Elle poussa un cri de stupeur :
— Ah ! mais non, par exemple.
Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.
Il demanda cependant :
— À quelle heure pourriez-vous partir ?
— Mais… à neuf heures !
— Pas avant ?
— Non, pas avant, c’est déjà très tôt !
Le bonhomme hésitait. Assurément on ne prendrait rien, car si le soleil chauffe, le poisson ne mord plus ; mais les deux frères s’étaient empressés d’arranger la partie, de tout organiser et de tout régler séance tenante.
Donc, le mardi suivant, la Perle avait été jeter l’ancre sous les rochers blancs du cap de la Hève ; et on avait pêché jusqu’à midi, puis sommeillé, puis repêché, sans rien prendre, et le père Roland, comprenant un peu tard que Mme Rosémilly n’aimait et n’appréciait en vérité que la promenade en mer, et voyant que ses lignes ne tressaillaient plus, avait jeté, dans un mouvement d’impatience irraisonnée, un zut énergique qui s’adressait autant à la veuve indifférente qu’aux bêtes insaisissables.
Maintenant il regardait le poisson capturé, son poisson, avec une joie vibrante d’avare ; puis il leva les yeux vers le ciel, remarqua que le soleil baissait :
— Eh bien ! les enfants, dit-il, si nous revenions un peu ?
Tous deux tirèrent leurs fils, les roulèrent, accrochèrent dans les bouchons de liège les hameçons nettoyés et attendirent.
Roland s’était levé pour interroger l’horizon à la façon d’un capitaine :
— Plus de vent, dit-il, on va ramer, les gars !
Et soudain, le bras allongé vers le nord, il ajouta :
— Tiens, tiens, le bateau de Southampton.
Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux reflets d’or et de feu, s’élevait là-bas, dans la direction indiquée, un nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire qui semblait tout petit de si loin.
Vers le sud on voyait encore d’autres fumées, nombreuses, venant toutes vers la jetée du Havre dont on distinguait à peine la ligne blanche et le phare, droit comme une corne sur le bout.
Roland demanda :
— N’est-ce pas aujourd’hui que doit entrer la Normandie ?
Jean répondit :
— Oui, papa.
— Donne-moi ma longue vue, je crois que c’est elle, là-bas.
Le père déploya le tube de cuivre, l’ajusta contre son œil, chercha le point, et soudain, ravi d’avoir vu :
— Oui, oui, c’est elle, je reconnais ses deux cheminées. Voulez-vous regarder, madame Rosémilly ?
Elle prit l’objet qu’elle dirigea vers le transatlantique lointain, sans parvenir sans doute à le mettre en face de lui, car elle ne distinguait rien, rien que du bleu, avec un cercle de couleur, un arc-en-ciel tout rond, et puis des choses bizarres, des espèces d’éclipses, qui lui faisaient tourner le cœur.
Elle dit en rendant la longue-vue :
— D’ailleurs je n’ai jamais su me servir de cet instrument-là. Ça mettait même en colère mon mari qui restait des heures à la fenêtre à regarder passer les navires.