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“la Société française allait être l'historien, je ne devais être que le secrétaire”
En songeant aux maux de la société, en remarquant partout un début de matériaux pour cette histoire, je vis peut-être plus juste que ceux qui la possédaient, car la Société française allait être l'historien, je ne devais être que le secrétaire. En dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements principaux de la Société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peut-être pourrai-je atteindre à ce degré d'écriture que les plus anciens témoignages nous ont laissé entrevoir. Il me semblait alors que ce livre devait avoir une poetique comme il a une science. L'Histoire de France est le commencement de l'histoire, celle-ci pourra manquer, elle n'aura pas la réalité bizarre que je veux lui donner. La Société, le Social, ou le Social-Phénomène, voilà le sujet. La pensée, ou la passion, qui est la manifestation brûlante de la pensée, en déchirant et en rongeant un corps, communique à ce corps des phénomènes qui sont justement l'objet de mon travail. En effet, la passion a ses physionomies comme elle a ses habitudes, ses milieux, ses figures. Il y a le fait social, comme il y a le fait historique, le fait physique, le fait moral ; il faut les étudier tous. Aussi ai-je cherché la cause sociale des effets sociaux. Je veux donner à la pensée sociale la même vie que la société en a dans le mouvement réel. En peignant la Société, j'ai voulu la soumettre à l'analyse de nos siècles ; il fallait donc trouver, non une ou deux, mais cinquante femmes, vingt hommes de toutes conditions, des misères et des splendeurs, la vie privée et la vie publique. Le hasard est le plus grand romancier du monde : pour être fécond, il n'y a qu'à étudier le hasard. La Société française est le véritable auteur de cette histoire ; je ne suis que son historiographe. Il y a dans chaque homme un monde, et, dans l'humanité, des mondes infinis. L'homme se résume en deux natures : il y a l'homme intime, et l'homme extérieur ; or ces deux hommes se combattent sans cesse. La passion n'est pas un phénomène isolé, elle est une lutte. Les idées sont les émanations des principes qui déroulent leurs conséquences dans l'homme. Autant les passions sont variées, autant leurs effets le sont aussi. Les mœurs sont l'idée du drame, les événements en sont le début. Le moindre fait, le plus trivial, un accident de la vie privée, se trouve enchaîné, dans les sociétés humaines, à un enchaînement de circonstances où il peut devenir une catastrophe nationale. Un banquier se ruine, une famille déshonorée, un enfant abandonné : ces faits anodins sont les pierres angulaires de sociétés entières. La littérature, en dépeignant les passions, les vices et les vertus de la société, se met donc au niveau des sciences positives, elle les rejoint par la curiosité des observations et la rigueur des analyses. Le romancier, aujourd'hui, doit être le docteur social, le chimiste des passions, le naturaliste des mœurs. La Société se modifie, les hommes de chaque époque se ressemblent, mais chaque siècle renouvelle ses situations et ses mœurs ; il faut donc renouveler les types. Aussi mon ouvrage a-t-il sa zone, son atmosphère, son climat : c'est la France de ces quarante dernières années, avec ses bourgeois, ses ouvriers, ses paysans, ses courtisanes et ses banquiers, ses héritiers et ses spoliés. J'y ai vu se produire les mêmes effets, et les mêmes causes : l'argent est la force la plus agissante de notre civilisation, il corrompt et il élève, il fait les vices et il fait les vertus. Il y a, dans la Société moderne, une force plus terrible que l'ambition d'autrefois : l'argent, qui est le nerf de toutes les actions humaines, est le principe d'une newtologie sociale. Ce livre, je l'écris pour tous : pour ceux qui cherchent dans les peintures de la société un enseignement, pour ceux qui veulent y trouver le miroir de leurs misères ou de leurs grandeurs. J'ai foi dans l'avenir de cette œuvre, parce que je l'ai déduite de faits sociaux réels. L'écrivain qui veut être un observateur doit vivre au milieu des hommes, écouter leurs conversations, surprendre leurs secrets, passer des salons aux greniers ; la Société est un théâtre dont toutes les loges sont ouvertes à qui veut le savoir. Il y a là, comme dans la nature, des espèces sociales, des genres, des familles ; le naturaliste des mœurs les classe, les étudie, les dépeint avec la même patience que le botaniste étudie ses fleurs et le zoologiste ses animaux. Si cette pensée est vraie, si l'homme porte en lui la société entière, alors le romancier peut tout entreprendre : il peut peindre les mille faces de la vie, les luttes de l'argent, les angoisses de la conscience, les délicatesses du cœur, et se dire, à la fin de son travail, qu'il n'a rien inventé, mais qu'il a rendu à la Société ce qu'elle lui avait donné : la vérité de ses figures et la lumière de son histoire.