Extrait de l’anthologie publique

Honoré de Balzac · Madame Firmiani · Madame Firmiani, paragraphes 5-19

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“Ils sont malheureux de tout le bonheur des autres, ne pardonnent qu’aux vices, aux chutes, aux infirmités, et ne veulent que des protégés.”

Madame Firmiani tient pour les Flâneurs une espèce d’auberge sans enseigne.

— Que veux-tu donc aller faire chez madame Firmiani ? mais l’on s’y ennuie autant qu’à la cour. À quoi sert d’avoir de l’esprit, si ce n’est à éviter des salons où, par la poésie qui court, on lit la plus petite ballade fraîchement éclose ?

Vous avez questionné l’un de vos amis classé parmi les Personnels, gens qui voudraient tenir l’univers sous clef et n’y rien laisser faire sans leur permission. Ils sont malheureux de tout le bonheur des autres, ne pardonnent qu’aux vices, aux chutes, aux infirmités, et ne veulent que des protégés. Aristocrates par inclination, ils se font républicains par dépit, uniquement pour trouver beaucoup d’inférieurs parmi leurs égaux.

— Oh ! madame Firmiani, mon cher, est une de ces femmes adorables qui servent d’excuse à la nature pour toutes les laides qu’elle a créées par erreur ; elle est ravissante ! elle est bonne ! Je ne voudrais être au pouvoir, devenir roi, posséder des millions, que pour (ici trois mots dits à l’oreille). Veux-tu que je t’y présente ?…

Ce jeune homme est du genre Lycéen connu pour sa grande hardiesse entre hommes et sa grande timidité à huis-clos.

— Madame Firmiani ? s’écrie un autre en faisant tourner sa canne sur elle-même, je vais te dire ce que j’en pense : c’est une femme entre trente et trente-cinq ans, figure passée, beaux yeux, taille plate, voix de contr’alto usée, beaucoup de toilette, un peu de rouge, charmantes manières ; enfin, mon cher, les restes d’une jolie femme qui néanmoins valent encore la peine d’une passion.

Cette sentence est due à un sujet du genre Fat qui vient de déjeuner, ne pèse plus ses paroles et va monter à cheval. En ces moments, les Fats sont impitoyables.

— Il y a chez elle une galerie de tableaux magnifiques, allez la voir ! vous répond un autre. Rien n’est si beau !

Vous vous êtes adressé au genre Amateur. L’individu vous quitte pour aller chez Pérignon ou chez Tripet. Pour lui, madame Firmiani est une collection de toiles peintes.

UNE FEMME. — Madame Firmiani ? Je ne veux pas que vous alliez chez elle.

Cette phrase est la plus riche des traductions. Madame Firmiani ! femme dangereuse ! une sirène ! elle se met bien, elle a du goût, elle cause des insomnies à toutes les femmes. L’interlocutrice appartient au genre des Tracassiers.

UN ATTACHÉ D’AMBASSADE. — Madame Firmiani ! N’est-elle pas d’Anvers ? J’ai vu cette femme-là bien belle il y a dix ans. Elle était alors à Rome. Les sujets appartenant à la classe des Attachés ont la manie de dire des mots à la Talleyrand, leur esprit est souvent si fin, que leurs aperçus sont imperceptibles ; ils ressemblent à ces joueurs de billard qui évitent les billes avec une adresse infinie. Ces individus sont généralement peu parleurs ; mais quand ils parlent, ils ne s’occupent que de l’Espagne, de Vienne, de l’Italie ou de Pétersbourg. Les noms de pays sont chez eux comme des ressorts ; pressez-les, la sonnerie vous dira tous ses airs.

— Cette madame Firmiani ne voit-elle pas beaucoup le faubourg Saint-Germain ? Ceci est dit par une personne qui veut appartenir au genre Distingué. Elle donne le de à tout le monde, à monsieur Dupin l’aîné, à monsieur Lafayette ; elle le jette à tort et à travers, elle en déshonore les gens. Elle passe sa vie à s’inquiéter de ce qui est bien ; mais, pour son supplice, elle demeure au Marais, et son mari a été avoué, mais avoué à la Cour royale.

— Madame Firmiani, monsieur ? je ne la connais pas. Cet homme appartient au genre des Ducs. Il n’avoue que les femmes présentées. Excusez-le, il a été fait duc par Napoléon.

— Madame Firmiani ? N’est-ce pas une ancienne actrice des Italiens ? Homme du genre Niais. Les individus de cette classe veulent avoir réponse à tout. Ils calomnient plutôt que de se taire.