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“À nous deux maintenant !”
Environ deux heures, le corps du vieux Goriot fut porté à l'église Saint-Étienne-du-Mont, sa paroisse. Le service fut chanté comme si l'on chantait pour un mendiant. Rastignac avait dépensé le reste de son argent pour acheter un linceul digne de ce père qui, de son vivant, avait donné tout ce qu'il possédait à ses filles, jusqu'à son dernier pain, jusqu'à sa dernière pièce d'or. On partit pour le Père-Lachaise dans deux voitures de louage, où l'on avait mis le cercueil, et les deux jeunes gens, Rastignac et Bianchon, montèrent dans l'une d'elles. Aucun des deux étudiants, aucun parent, aucun ami n'entourait le convoi. Anastasie et Delphine, ses filles adorées, ses filles pour qui il avait épuisé sa fortune, sa vie, son cœur, n'étaient pas venues. Elles s'habillaient, sans doute, pour un bal, pour un souper, pour un théâtre ; elles brillaient dans les salons de Paris pendant que leur père descendait dans la terre. Sur le chemin, le froid mordait les visages, le ciel était gris, et les rues semblaient désertes, comme si Paris lui-même avait voulu accompagner dans le silence cet homme que la ville avait dépouillé. Quand ils arrivèrent au cimetière, le temps était d'une tristesse grise, d'une mélancolie qui convient à un tel spectacle. Les deux jeunes gens marchèrent derrière le cercueil, seuls avec deux prêtres, le chantre et le bedeau. Le prêtre récita les prières des morts, il bénit la fosse, il jeta l'eau bénite, et il n'y avait personne pour répondre au prêtre, personne pour dire un mot, pour verser une larme de plus que celle que versaient les deux amis. La fosse était creusée à une place d'où l'on dominait la ville : on voyait Paris, la Seine, les toits innombrables, la grande ville qui dévore ses enfants. Quand la cérémonie fut finie, le prêtre s'éloigna, le bedeau attendit son pourboire en jetant quelques pelletées de terre sur le cercueil, et Rastignac comprit alors la vanité de toutes les grandeurs humaines dans ce lieu où tout finit. Il n'y avait même pas de pierre pour marquer la tombe du pauvre père. Christophe, le garçon de la maison Vauquer, qui était venu par dévouement et qui s'était endormi sur une pierre en attendant la fin du service, ne s'éveilla qu'au moment où l'on allait partir ; il jeta trois pelletées de terre sur le cercueil, sans le savoir, et s'en fut. Rastignac, resté seul avec Bianchon, fit quelques pas vers la tombe, regarda le trou béant, y jeta un regard où se mêlaient la colère, le dégoût et la pitié, et versa sa dernière larme de jeune homme, cette larme sacrée qu'un cœur jeune verse à la terre, la larme qu'il avait promise au pauvre vieillard. Il resta là un moment, immobile, penché sur cette fosse où était enseveli, avec le père, toute l'illusion de sa jeunesse, toute la croyance au cœur humain, toute la foi dans la reconnaissance et dans l'amour. Il avait vu les deux filles, il avait vu leur luxure de dorures, leur égoïsme superbe, et il avait vu le père, qui n'avait plus rien, qui s'était dépouillé de tout pour elles, qui était mort de leur ingratitude comme d'une maladie. Il comprit que la Société était comme la ville qu'il avait sous les yeux, un bourbier où les âmes pures s'engloutissent, où les larmes des pères ne valent pas une étoffe de velours. Puis, se relevant, il lança sur la tombe un dernier regard. C'était l'enterrement du vieux père, le dernier hommage rendu à la bonté trahie, au dévouement méconnu. Le froid, le silence, la grandeur du spectacle, la majesté de cette ville immense, tout cela lui donna une force singulière, une force farouche. Il se redressa, comme un homme qui renonce aux faiblesse de son cœur pour conquérir le monde par la volonté. La lumière du couchant éclairait les régions supérieures du Père-Lachaise, et Paris s'étendait paisiblement le long de la Seine, couché à ses pieds, étincelant de lumières, aveugle et sourd à ses propres misères. Rastignac, se penchant, put voir ce fleuve de torches qui roule dans les vagues, ces deux colonnes, ces tours, ces monuments, ces toits, la façade de la rive gauche et celle du faubourg Saint-Germain, tout ce Paris qui l'attirait, qui l'appelait, qui lui promettait la richesse, la gloire, le pouvoir. Il jeta sur cette société un regard désespéré et dominateur à la fois, ce regard de l'ambition qui vient de perdre ses dernières illusions et qui n'a plus que son audace pour toute fortune. Alors, afin de consommer sa jeunesse, ses larmes, ses regrets, tous les beaux restes d'un cœur d'homme qui vient de mourir en lui, il regarda une dernière fois la tombe, et, se relevant, dit d'une voix énergique : « À nous deux maintenant ! » Et, pour premier acte du défi qu'il adressait à la Société, il alla dîner chez madame de Nucingen.