Extrait de l’anthologie publique

Jean-Jacques Rousseau · Du contrat social · Livre I, chapitres 1 à 4 et 6 à 8

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“L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux.”

Je veux chercher si, dans l'ordre civil, il peut y avoir quelque règle d'administration légitime et sûre, qui prenne les hommes tels qu'ils sont, et les lois telles qu'elles peuvent être. C'est de cette recherche que naît, dans cette œuvre, ce que je tente de concilier : le droit et la force. L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. Si je ne considérais que la force et l'effet qui en dérive, je dirais : tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien ; sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux ; car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il était fondé à la reprendre, ou on ne l'avait point fondée à la lui ôter. La plus ancienne de toutes les sociétés et la seule naturelle est celle de la famille : encore n'y a-t-il de liens entre le père et les enfants que pour les laisser vivre. Dès que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, dégagés de l'obéissance qui les tenait, le père dégagé des soins qui lui incombait, tous rentrent, s'ils restent unis, dans la convention, et la famille ne se maintient que par convention. Ceux qui délibèrent sur une loi fondamentale publique ont à examiner la question sous deux rapports : le droit et l'intérêt. Puisqu'aucun homme n'a une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, il reste donc des conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes. Dire qu'un homme se donne gratuitement, c'est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime, nul, du seul motif que celui qui le fait n'est pas dans son bon sens. Dire la même chose d'un peuple entier, c'est supposer un peuple de fous : la folie ne fait pas droit. Même si chacun pouvait se donner lui-même, il ne peut donner ses enfants : ils naissent hommes et libres ; leur liberté est la leur, nul n'a droit d'en disposer qu'eux. Ainsi, de quelque sens qu'on envisage les choses, le droit d'esclavage est nul, non seulement parce qu'il est illégitime, mais parce qu'il est absurde et n'a point de sens. Ces mots, esclavage et droit, sont contradictoires ; ils s'excluent mutuellement. Comment trouver une forme d'association qui défende et protège la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant ? Tel est le problème fondamental dont le contrat social donne la solution. Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout. Aussitôt, à la place de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Chacun se donnant à tous ne se donne à personne ; et comme il n'y a pas un associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd, et plus de force pour conserver ce qu'on a. Le passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait. Quoiqu'il se perde dans cet état plusieurs avantages qu'il tenait de la nature, il en gagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève si fort, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui fit d'un animal stupide et borné un être intelligent et un homme. La liberté naturelle n'a pour bornes que les forces de l'individu ; la liberté civile est bornée par la volonté générale. On gagne du côté de la liberté ce qu'on perd du côté de la licence naturelle. C'est ce que l'homme doit faire au pacte social : chacun se soumet à la volonté commune, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.