Extrait de l’anthologie publique

Jean-Jacques Rousseau · Les Rêveries du promeneur solitaire · Cinquième promenade

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“Tout le malheur des hommes vient, si je ne me trompe, de ce qu'ils ne demeurent pas tranquilles dans leurs chambres, et de ce qu'ils n'ont pas su arrêter leur course au juste terme que leur nature et leurs besoins ont fixé.”

Quand je voulus me rappeler à moi-même en quel lieu j'avais fait ces sortes de réflexions, je n'y trouvasse point de demeure mieux choisie que l'île des Peupliers, dans le lac de Bienne, au pied du Jura, sur les terres de Neuchâtel. Je ne connais pas de maison plus doucement retirée ni dont les temps soient plus relevés, et je m'y trouvais d'abord si heureux, que je n'y passai pas deux jours sans en faire le sujet de toutes mes rêveries. Les doux paisibles mois de printemps et d'été s'y passèrent tous en journées si agréables et je les vécus d'une manière si conforme à ce que j'avais toujours aimé, que si le hasard et l'homme n'eussent interrompu ma vie, je crois que j'y aurais fini mes jours sans m'être jamais aperçu qu'ils eussent eu une fin. Mais il faut que je résume en peu de mots la substance de cette rêverie dont le détail ferait un livre entier. J'y fus pendant que je fis le seul fruit qui, suivant les uns ou les autres, fût un fruit doux ou amer, et dont l'événement décida de mon sort pour tout le reste de ma vie. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renforcé par intervalles, frappant à chaque instant mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements intérieurs que le sentiment de ma own existence éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans y prendre aucune autre pensée. De temps en temps naissait de cette voluptueuse méditation quelques pensées faibles et légères sur l'instabilité de ce monde, source de tant de maux qui nous accablent, et sur la bizarrerie de notre sort qui se raille de ce que nous chérissons et dédaigne ce que nous désirons. Cette idée naissante se dissipait aussitôt ; il ne restait de tout cela que le sentiment de notre propre existence, dépouillé de toute autre affection ; et c'est dans ce sentiment que s'arrêtait la félicité durable de qui la saveur. Mais comment exprimer ce qui se passait dans les âmes de ceux qui l'éprouvent ? Tout est-il bien ou mal en ce monde ? La vie est-elle un bien ou un mal ? La sensation de l'existence dépouillée de toute autre affection est en elle-même un sentiment précieux de contentement et de paix, et cela seul vaudrait aux âmes sensibles et douces cette douceur de vivre qu'elles y trouvent. On jouit là de tout son être, on vit tout entier, et le temps, dont on ne tient plus compte, est pour soi comme s'il n'existait pas. Il n'y a rien de plus. Combien l'homme qui pense est loin de l'homme qui jouit ! Le sentiment de l'existence, dépouillé de toute autre affection, est en lui-même un état précieux de contentement et de paix, et celui qui l'éprouve serait seul heureux, s'il pouvait le goûter toujours. Mais il n'y est que rarement et l'insouciance de l'homme qui a su bien remplir sa vie en est la source. Comment se donner cette rêverie ? Il faut commencer par se défaire de tout désir. Tant que le désir de l'homme est satisfait, il est bien ; mais il est en même temps faux que la jouissance soit durable. L'homme qui rêve ainsi ne sait pas ce qu'il fait ; il est bien aise d'exister ; il n'a pas même besoin de se rappeler le passé ni de songer à l'avenir ; il jouit du présent, et le présent est pour lui tout. La prévoyance et la crainte des maux à venir nous tourmentent plus que les maux mêmes, et nous faisons bien plus de peine à nous-mêmes par imagination que la réalité n'en saurait jamais nous faire. Il faut suspendre le mouvement de l'âme, non pas en la laissant oisive et repliée sur elle-même, mais en la remplissant d'un objet qui l'attache doucement sans la fatiguer. C'est ce que produit le mouvement uniforme et continu des eaux, qui berce l'esprit comme il berce le corps, et qui, éteignant toute pensée de la durée, met l'âme dans un état où elle se sent exister sans penser. Celui qui, dans l'état où je décris avoir été, saurait s'y maintenir, y échapperait peut-être au chagrin et à l'ennui qui nous obsèdent, et que la réflexion ne fait qu'aiguiser. Tout le malheur des hommes vient, si je ne me trompe, de ce qu'ils ne demeurent pas tranquilles dans leurs chambres, et de ce qu'ils n'ont pas su arrêter leur course au juste terme que leur nature et leurs besoins ont fixé. Celui qui voudra reconnaître dans la nature le bonheur possible à l'homme devra renoncer à la vanité et aux prévoyances qui le perdent ; il devra, comme moi, savoir être heureux du seul sentiment qu'il existe, et jouir de l'instant présent sans s'inquiéter ni du passé ni de ce qui doit arriver.