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“Le sentiment de l'existence, dépouillé de toute autre affection, est un état précieux de contentement et de paix”
Les eaux courantes que j'entends de ma retraite offrent à mes yeux agités des objets qui les remplissent d'une douce distraction, et me font sentir avec plaisir mon existence, sans qu'aucune vue d'objet éloigné m'en détourne. Ce sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection est en lui-même un état précieux de contentement et de paix, et cela seul rendrait cette existence chère et désirable à qui saurait écarter toutes les sensations carnées et terrestres qui viennent sans cesse de notre part la déranger. Mais la plupart des hommes, agités par des passions continuelles, connaissent peu cet état, et n'en ayant joui qu'imparfaitement et durant peu d'instants, n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme. Ce n'est pas assez de considérer les effets dans leur généralité pour goûter leur douceur ; il faut les suivre dans leur détail et leurs circonstances successives. On verrait alors que le vrai bonheur consiste à jouir de ce qui est, et non d'une volupté effrénée qui le corrompt presque toujours.
Quand le soir approchait, je descendais des hauteurs de l'île et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là le bruit des ondes et celui de l'eau agitée, fixant mes sens par une agitation continue, chassaient de mon âme toute autre agitation que celle-là excitait en elle, et la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse aperçu. Ainsi je passais mes journées au milieu des plantes et des fleurs, errant de lieu en lieu, m'asseyant çà et là d'une manière arbitraire, et tantôt songeant, tantôt ne songeant à rien. Tout ce qui est agité ne peut durer ; l'homme ne peut pas se maintenir perpétuellement dans cette rêverie ; il lui faut ou recommencer ou finir.
J'ai cru remarquer, en examinant bien mon sort, que je n'avais éprouvé de bonheur véritable qu'au temps où, me rappelant mes anciens rêveries, je les comparais à mes joies présentes. Il n'y a pas d'homme qui puisse savourer davantage le bonheur et la vie que je fais, quand dans mes rêveries je me reporte aux saisons de mon adolescence. Nous naissons, pour ainsi dire, deux fois : une fois pour exister, une autre fois pour vivre. Aussi je ne compte dans ma vie que le temps où je l'ai sentie. Rare est celui qui peut se vanter de cette pleine et pure sensation. Combien d'hommes ont vécu sans vivre !
O lac bienheureux ! vos ondes me rappellent les plus douces heures de ma vie ; que je reverrai toujours, du fond de mon exil, vos rivages et vos riantes campagnes. Si j'ai connu les plaisirs de l'amitié, c'est auprès de vous que je les ai connus. Que de rendez-vous chers, que de charmantes promenades, que de jours délicieux passés sur vos bords ou dans vos îles ! Il en est dont le souvenir m'attendrit, dont la perte me déchire ; il en est dont le regret, mêlé d'une douce amertume, est ce qui me reste de plus cher et de plus précieux. Que je voudrais, âme sensible, la revoir un seul jour ces heures si chères, ne fût-ce qu'en rêve, pour pleurer de joie et pour me rappeler combien elles furent sucrées ! Mais, hélas ! tout est fini pour moi de ce qui peut adoucir l'amer breuvage que je bois dans le reste de mes jours.
Le sentiment de l'existence, dépouillé de toute autre affection, est un état précieux de contentement et de paix, qui rendrait cette existence chère et désirable à qui saurait écarter toutes les sensations terrestres qui sans cesse la dérangent. Dans les rêveries de la solitude, je m'abandonne à la douceur de cet état. L'oubli des douleurs passées est facile quand on ne sait pas en prévoir de nouvelles ; et la pensée du malheur qui m'attend n'empêche pas que je ne savoure avec délices les moments présents. Je crois que la plupart des hommes, agités par des passions continuelles, connaissent peu cet état, et n'en ayant joui qu'imparfaitement et durant peu d'instants, n'en conservent qu'une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme.
S'il est un état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenue ; où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans néanmoins se marquer et sans aucune trace de succession ; où tant que cet état dure, celui qui s'y trouve puisse se dire heureux d'un bonheur suffisant, parfait et plein ; tel est, je le crois, l'état où j'étais souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes rêveries solitaires, couché dans la barque, dérivant au gré de l'eau, ou assis sur les bords du lac agité, ou ailleurs, au bord d'une belle rivière, ou d'un ruisseau murmurant sur les graviers. Dans un pareil état, la source de tous les plaisirs est en nous-mêmes ; mais il ne faut pas pour le sentir que le cœur de l'homme soit encore agité, et qu'il convoite cet état ; il faut qu'il ait des plaisirs qui n'en éloignent pas, mais qui servent au contraire à l'y entretenir.