Extrait de l’anthologie publique

Johann Wolfgang von Goethe · Faust, Première partie · Première partie, scène I (« Nuit », monologue de Faust)

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“Deux âmes, hélas, habitent ma poitrine ; / L'une veut se séparer de l'autre ; / L'une, dans l'empire des passions grossières, / S'attache au monde avec des organes tenaces ; / L'autre s'élève avec violence, / Pour échapper vers le champ des nobles ancêtres”

J'ai étudié, hélas ! la philosophie, / La médecine, le droit, et, ce qui est pire encore, la théologie, / Avec ardeur et application. / Me voici, pauvre fou ! et je ne suis pas plus sage qu'auparavant. / On m'appelle docteur, et même maître, / Et depuis dix ans, je traîne et je conduis / Mes disciples par le nez, çà et là, / En haut, en bas, de droite et de gauche, / Et je vois qu'on ne peut rien savoir, au fond ! / Il me brûle le cœur. / Que je dois dire que je suis plus sage que tous ces docteurs, / Que tous ces maîtres, ces scribes et ces prêtres ; / Je ne doute de rien, et je sais à fond / Tout ce qu'on peut savoir ici-bas ; / Aussi suis-je stupide, aussi suis-je honnête homme, / Et j'ai beau ramer avec constance, / Je ne puis m'arracher la barbe et les cheveux / Qui me laissent nul et pauvre ! / Celui qui voudra me nommer maitre, / Le payera bien de son argent, / S'il peut seulement s'approcher de ma personne. / J'en sais trop, et je ne puis rien ; / Ce qui m'est cruel me fait perdre la tête. / Élevé pour être un demi-dieu, / Que me reste-t-il du génie ? / J'ai possédé l'or et la gloire / Des jours de ma jeunesse. / Que m'importe d'aller par le monde, / M'instruire dans la science de tous les hommes ? / Ô la mort !... N'ai-je rien de mieux à faire ? / Si j'étais au moins aussi riche qu'Antée en force, / Je pourrais hasarder ma course au-dessus du monde, / Et porter une couronne sur mon front, / Et la lumière éternelle serait ma conquête. / Mais que suis-je ? ah ! où me fuirai-je ? / Je n'ai point eu la science de la vie ! / Que tous les hommes sont misérables ! / Toi, mon doux justaucorps de la ville, / Aussi longtemps que tu m'habites, / Je ne serai pas plus qu'un ver du terreau. / Me voici, moi, docteur en sciences, / Me voici, debout devant toi, pauvre sot, / Et je suis aussi sage que lorsque j'étais enfant ! / Que me feront, si je puis l'oser dire, / Père et mère qui m'ont élevé sur leurs genoux, / Frères et sœurs qui me furent chers, / Que me feront leurs regards étonnés ? / Loin des mornes murs du cloître, / Dans lequel on est enseveli vivant ! / Patrie des mouches, des grenouilles et des vers ! / Sois maître, ou esclave, mon cœur voudrait toujours / Te fuir en aimant ce monde / Qui te brûle encore le cœur. / Ô douces fées du ciel, qu'on vous envoie ! / Ô génies ! que vous êtes grands ! / Si tu vis, esprit, approche de moi, / Toi dans lequel je pense et j'agis, / Toi qui es l'âme de mon âme, / Toi qui t'étends comme une profonde mer... / Deux âmes, hélas, habitent ma poitrine ; / L'une veut se séparer de l'autre ; / L'une, dans l'empire des passions grossières, / S'attache au monde avec des organes tenaces ; / L'autre s'élève avec violence, / Pour échapper vers le champ des nobles ancêtres. / Ô génies des airs, / Qui flottez entre le ciel et la terre, / Purs rayons d'une intelligence supérieure, / Tournez vers moi vos faces dorées ! / Voici la salle où j'aspire, / Voici l'asile où j'aspire ! / Si tu vis, esprit, approche de moi, / Toi dans lequel je pense et j'agis, / Toi qui es l'âme de mon âme, / Toi qui t'étends comme une profonde mer ! / Vous m'approchez, esprits du monde ; / Que voulez-vous de moi ? / Quand vous songez à ma vie, / Que voulez-vous ?... Pourquoi vous approcher de moi, / Moi, moi, sur qui la douleur / Pèse comme l'eau d'un torrent, / Et qui connais l'existence seulement comme une plainte ? / La vie humaine ! elle est dans une nuit enfouie, / Que votre rayon d'or illumine en vain ! / L'homme que nous nommons raisonnable, / Et qui n'est que le bouffon d'une chèvre et d'un cochon, / Il vous découvre tout à coup son cercle parfait, / Et il se croit auprès du pôle de la vérité ! / Soyez-en remerciés, ô esprits du soleil ! / Déchirez enfin le voile / Qui couvre tant de mystères ! / Oui, déchirez le voile ! / Le matin est si beau, / Le soleil est si doux, / Mon cœur, si le soleil se lève pour moi, / Ma poitrine est si haute, si large... / Mais voici qu'il descend, tout mon être s'affaisse... / Le jour me poursuit, la nuit me blesse, / Et je ne puis dormir, car la vie m'appelle... / Non ! laissons ce balancier de la vie, / Laissons la ligne de la grandeur humaine ! / Je m'écarte, j'aspire, je tends vers une autre sphère ; / Il me faut un monde plus pur, / Il me faut, il me faut le feu profond / Qui brûle et qui éclaire à la fois ! / Non ! laissez-moi, génies bienveillants ! / Je ne puis vous suivre si haut ; / Laissez-moi dans ma sphère mortelle !