Extrait de l’anthologie publique

Johann Wolfgang von Goethe · Les Souffrances du jeune Werther · Livre I, lettres du 4 mai et du 10 mai

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“Car si l'homme savait toujours pourquoi il aime, il n'aimerait plus.”

Le 4 mai. — C'est fait : je te quitte tranquillement, Wilhelm. Je te remercie de ton amitié et de tes ménagements ; tu as craint que je ne fusse trop précipité dans cette résolution. C'est toi qui m'as engagé, il y a quelque temps, à chercher une place à la cour ; mais je t'avoue que, sans m'engager absolument à la suivre, cette idée me flattait depuis longtemps et revenait sans cesse dans mon esprit. Maintenant elle est arrêtée : je pars, et je te rends grâces de m'avoir poussé à cette démarche. Il faut pourtant que je fasse une observation : quand un homme, agité, entouré de nuages, sent le courage de vivre s'éteindre en lui, quelle place pourrait le satisfaire ? Il chercherait en vain ; car ce n'est pas une situation extérieure qui peut guérir le désordre de son âme. C'est en moi que sont mes peines et mes illusions ; dans ma manière de voir reposent les causes de tout ce qui m'accable. Et tu sais bien que, si je ne parviens pas à vaincre ces sentiments, aucune situation ne me conviendra ; je serai triste partout où j'irai. Je t'écrirai tout cela plus tard au long ; aujourd'hui je te dis seulement que je pars. L'heure du départ est prête ; mon cœur s'y est préparé. Nous nous reverrons, Wilhelm, et je te dirai tout ce que je ne puis te dire maintenant. Quant à toi, sois indulgent pour moi dans cette crise ; aide-moi de tes conseils et de ton affection. Sur mes entrefaites, j'ai composé l'histoire que je t'avais promise : c'est l'histoire du pauvre Werther. Tu la recevras, et tu ne me refuseras pas de la lire, malgré son ton triste et ses actions excessives, ou plutôt son ton brûlant. Tu verras que souvent il parle de sa passion comme d'un poison ; tu verras qu'il demande sans cesse, et toujours en vain, la force de se rendre maître de son âme. Il n'y a pas un moment où il ne se dise : c'est assez, il faut que cela finisse ; et il demeure toujours le même. La leçon est bonne ; mais il faut qu'on la fasse à soi-même, quand elle est dure. Le 10 mai. — Il y a ici une solitude délicieuse, qui est un bien inappréciable pour un cœur accablé, tel que le mien. Je voudrais que tu fusses ici, Wilhelm, pour respirer avec moi dans cette solitude ! Je voudrais que tu sentisses combien le sentiment qui pénètre mon âme, dans ces promenades autour de Wahlheim, est noble et touchant. Le village est situé au pied d'une colline ; en montant, on découvre toute la vallée au loin. Je suis monté dans la maison du maître de poste, le seul lieu de plaisance du village ; c'est là que je fais tous mes jours mes délices. Une charmante promenade m'y conduit, longue d'une demi-heure, au fond d'un ravin, qui, depuis la route jusqu'aux montagnes, est abandonné à toutes les caprices de la nature. Une source limpide glisse au bas du sentier ; l'eau, que les grands arbres ombragent, se fait jour entre les pierres, en poussant un doux murmure. La vie y est tranquille, la mort ressemble au sommeil. Quand on se tient dans ce petit vallon, du haut de la montagne, quand on voit au loin les campagnes verdoyantes, les prés vallonnés, les ruisseaux qui serpentent, les forêts sombres, les montagnes d'où jaillissent des vapeurs légères et bleuâtres, quand on voit tout cela, on ne sait plus dire, on ne sait plus voir ce que c'est que la nature ; tout s'emplit de l'âme. Je me tiens alors, avec une admiration sincère, devant ce spectacle qui s'étend comme une âme devant mon cœur ; je forme des vœux pour la créature qui émane de tant de beautés. Mon ami, quand alors la brume crépusculaire tombe sur mes yeux, quand le soleil couchant lance ses rayons à travers les branches tremblantes de la forêt, et reposent çà et là sur le gazon, quand l'ouvrier, las de son travail, rentre paisiblement à sa chaumière, et que pour lui l'univers entier se repose, je souhaite pour moi-même une place dans ce repos universel. Ah ! je voudrais qu'il fût possible d'exprimer, de rendre, de faire sentir ce que c'est qu'un cœur plein, riche, débordant, sans une seule expression humaine ! Je ne suis pas avec le langage plus heureux. Ce qu'il y a de mieux, c'est de reprendre courage et de goûter l'existence paisible qui nous attend ; et je me lève de mon battant, je quitte la colline, et je reviens par la vallée. Que c'est grand, que c'est sublime, cette conscience d'une âme qui connaît sa valeur, cette confiance en soi-même et en l'avenir ! Je comprends tous les fruits de cette existence, quand je me retrouve au milieu d'un monde tel que le mien. Tout cela, Wilhelm, se passe en moi quand je songe à mon existence future ; mais si, au milieu de la poursuite de ces idées lumineuses, une pauvre oublieuse, qui, depuis ce jour, est ma compagne, revient me saisir, le charme se dissipe : je me sens déchiré. Car si l'homme savait toujours pourquoi il aime, il n'aimerait plus.