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“Pour égaler ces grands personnages, il faut aller plus haut qu’eux dans les profondeurs célestes !”
L’inconnu se débattait en gesticulant, et la nacelle éprouvait de violentes oscillations. J’eus beaucoup de peine à le contenir.
Cependant, le ballon avait rencontré un courant plus rapide, et nous avancions dans le sud, à quinze cents mètres de hauteur.
« Voici Darmstadt, me dit mon compagnon, en se penchant par-dessus la nacelle. Apercevez-vous son château ? Pas distinctement, n’est-ce pas ! Que voulez vous ? Cette chaleur d’orage fait osciller la forme des objets, et il faut un œil habile pour reconnaître les localités !
— Vous êtes certain que c’est Darmstadt ? demandai-je.
— Sans doute, et nous sommes à six lieues de Francfort.
— Alors il faut descendre !
— Descendre ! Vous ne prétendez pas descendre sur les clochers, dit l’inconnu en ricanant.
— Non, mais aux environs de la ville.
— Eh bien ! évitons les clochers ! »
En parlant ainsi, mon compagnon saisit des sacs de lest. Je me précipitai sur lui ; mais d’une main il me terrassa, et le ballon délesté atteignit deux mille mètres.
« Restez calme, dit-il, et n’oubliez pas que Brioschi, Biot, Gay-Lussac, Bixio et Barral sont allés à de plus grandes hauteurs faire leurs expériences scientifiques.
— Monsieur, il faut descendre, repris-je en essayant de le prendre par la douceur. L’orage se forme autour de nous. Il ne serait pas prudent…
— Bah ! Nous monterons plus haut que lui, et nous ne le craindrons plus ! s’écria mon compagnon. Quoi de plus beau que de dominer ces nuages qui écrasent la terre ! N’est-ce point un honneur de naviguer ainsi sur les flots aériens ? Les plus grands personnages ont voyagé comme nous. La marquise et la comtesse de Montalembert, la comtesse de Podenas, Mlle La Garde, le marquis de Montalembert sont partis du faubourg Saint-Antoine pour ces rivages inconnus, et le duc de Chartres a déployé beaucoup d’adresse et de présence d’esprit dans son ascension du 15 juillet 1781. À Lyon, les comtes de Laurencin et de Dampierre ; à Nantes, M. de Luynes ; à Bordeaux, d’Arbelet des Granges ; en Italie, le chevalier Andréani ; de nos jours, le duc de Brunswick ont laissé dans les airs la trace de leur gloire. Pour égaler ces grands personnages, il faut aller plus haut qu’eux dans les profondeurs célestes ! Se rapprocher de l’infini, c’est le comprendre ! »
La raréfaction de l’air dilatait considérablement l’hydrogène du ballon, et je voyais sa partie inférieure, laissée vide à dessein, se gonfler et rendre indispensable l’ouverture de la soupape ; mais mon compagnon ne semblait pas décidé à me laisser manœuvrer à ma guise. Je résolus donc de tirer en secret la corde de la soupape, pendant qu’il parlait avec animation, car je craignais de deviner à qui j’avais affaire ! C’eût été trop horrible ! Il était environ une heure moins un quart. Nous avions quitté Francfort depuis quarante minutes, et du côté du sud arrivaient contre le vent d’épais nuages prêts à se heurter contre nous.
« Avez-vous perdu tout espoir de faire triompher vos combinaisons ? demandai-je avec un intérêt… fort intéressé.
— Tout espoir ! répondit sourdement l’inconnu. Blessé par les refus, les caricatures, ces coups de pied d’âne, m’ont achevé ! C’est l’éternel supplice réservé aux novateurs ! Voyez ces caricatures de toutes les époques, dont mon portefeuille est rempli ! »
Pendant que mon compagnon feuilletait ses papiers, j’avais saisi la corde de la soupape, sans qu’il s’en fût aperçu. Il était à craindre, cependant, qu’il ne remarquât ce sifflement, semblable à une chute d’eau, que produit le gaz en fuyant.
« Que de plaisanteries faites sur l’abbé Miolan ! dit-il. Il devait s’enlever avec Janninet et Bredin. Pendant l’opération, le feu prit à leur montgolfière, et une populace ignorante la mit en pièces ! Puis la caricature des animaux curieux les appela Miaulant, Jean Minet et Gredin. »
Je tirai la corde de la soupape, et le baromètre commença à remonter. Il était temps ! Quelques roulements lointains grondaient dans le sud.