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“Vous savez que l’on compte peu de victimes de l’aérostation depuis Pilâtre des Rosiers jusqu’au lieutenant Gale, et que c’est toujours à l’imprudence que sont dus les malheurs.”
Les nuages se déroulaient sous nos yeux en masses éblouissantes. Le ballon jetait de grandes ombres sur cet entassement de nuées et s’enveloppait comme d’une auréole. Le tonnerre mugissait au-dessous de la nacelle. Tout cela était effrayant !
« Descendons ! m’écriai-je.
— Descendre, quand le soleil est là, qui nous attend ! En bas les sacs ! »
Et le ballon fut délesté de plus de cinquante livres !
À trois mille cinq cents mètres, nous demeurâmes stationnaires. L’inconnu parlait sans cesse. J’étais dans une prostration complète, tandis qu’il semblait, lui, vivre en son élément.
« Avec un bon vent, nous irions loin ! s’écria-t-il. Dans les Antilles, il y a des courants d’air qui font cent lieues à l’heure ! Lors du couronnement de Napoléon, Garnerin lança un ballon illuminé de verres de couleurs, à onze heures du soir. Le vent soufflait du nord-nord-ouest. Le lendemain au point du jour, les habitants de Rome saluaient son passage au-dessus du dôme de Saint-Pierre ! Nous irons plus loin… et plus haut ! »
J’entendais à peine ! Tout bourdonnait autour de moi ! Une trouée se fit dans les nuages.
« Voyez cette ville, dit l’inconnu ! C’est Spire ! ».
Je me penchai en dehors de la nacelle, et j’aperçus un petit entassement noirâtre. C’était Spire. Le Rhin, si large, ressemblait à un ruban déroulé. Au-dessus de notre tête, le ciel était d’un azur foncé. Les oiseaux nous avaient abandonnés depuis longtemps, car dans cet air raréfié leur vol eût été impossible. Nous étions seuls dans l’espace, et moi en présence de l’inconnu !
« Il est inutile que vous sachiez où je vous mène, dit-il alors, et il lança la boussole dans les nuages. Ah ! c’est une belle chose qu’une chute ! Vous savez que l’on compte peu de victimes de l’aérostation depuis Pilâtre des Rosiers jusqu’au lieutenant Gale, et que c’est toujours à l’imprudence que sont dus les malheurs. Pilâtre des Rosiers partit avec Romain, de Boulogne, le 13 juin 1785. À son ballon à gaz il avait suspendu une montgolfière à air chaud, afin de s’affranchir, sans doute, de la nécessité de perdre du gaz ou de jeter du lest. C’était mettre un réchaud sous un tonneau de poudre ! Les imprudents arrivèrent à quatre cents mètres et furent pris par les vents opposés, qui les rejetèrent en pleine mer. Pour descendre, Pilâtre voulut ouvrir la soupape de l’aérostat, mais la corde de cette soupape se trouva engagée dans le ballon et le déchira tellement qu’il se vida en un instant. Il tomba sur la montgolfière, la fit tournoyer et entraîna les infortunés, qui se brisèrent en quelques secondes. C’est effroyable, n’est-ce pas ? »
Je ne pus répondre que ces mots :
« Par pitié ! descendons ! »
Les nuages nous pressaient de toutes parts, et d’effroyables détonations, qui se répercutaient dans la cavité de l’aérostat, se croisaient autour de nous.
« Vous m’impatientez ! s’écria l’inconnu, et vous ne saurez plus si nous montons ou si nous descendons ! »
Et le baromètre alla rejoindre la boussole avec quelques sacs de terre. Nous devions être à cinq mille mètres de hauteur. Quelques glaçons s’attachaient déjà aux parois de la nacelle, et une sorte de neige fine me pénétrait jusqu’aux os. Et cependant un effroyable orage éclatait sous nos pieds, mais nous étions plus haut que lui.
« N’ayez pas peur, me dit l’inconnu. Il n’y a que les imprudents qui deviennent des victimes. Olivari, qui périt à Orléans, s’enlevait dans une montgolfière en papier ; sa nacelle, suspendue au-dessous du réchaud et lestée de matières combustibles, devint la proie des flammes ; Olivari tomba et se tua ! Mosment s’enlevait à Lille, sur un plateau léger ; une oscillation lui fit perdre l’équilibre ; Mosment tomba et se tua ! Bittorf, à Manheim, vit son ballon de papier s’enflammer dans les airs ; Bittorf tomba et se tua ! Harris s’éleva dans un ballon mal construit, dont la soupape trop grande ne put se refermer ; Harris tomba et se tua ! Sadler, privé de lest par son long séjour dans l’air, fut entraîné sur la ville de Boston et heurté contre les cheminées ; Sadler tomba et se tua ! Coking descendit avec un parachute convexe qu’il prétendait perfectionné ; Coking tomba et se tua ! Eh bien, je les aime, ces victimes de leur imprudence, et je mourrai comme elles ! Plus haut ! plus haut ! »