Extrait de l’anthologie publique

Jules Verne · De la Terre à la Lune · Chapitre 11, paragraphes 5-22

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“Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens arrivèrent à Baltimore par le plus court ; à partir de ce moment, le président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent assiégés jour et nuit de réclamations formidables.”

« Aucun de vous, reprit-il, n’a la pensée de transiger avec la gloire de son pays, et s’il est un droit que l’Union puisse revendiquer, c’est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du Gun-Club. Or, dans les circonstances actuelles…

— Brave Maston… dit le président.

— Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l’orateur. Dans les circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez rapproché de l’équateur, pour que l’expérience se fasse dans de bonnes conditions…

— Si vous voulez bien… dit Barbicane.

— Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s’élancera notre glorieux projectile doit appartenir à l’Union.

— Sans doute ! répondirent quelques membres.

— Eh bien ! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque au sud l’Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu’il nous faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe ce vingt-huitième parallèle, c’est là un casus belli légitime, et je demande que l’on déclare la guerre au Mexique !

— Mais non ! mais non ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Non ! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m’étonne d’entendre dans cette enceinte !

— Mais écoutez donc !…

— Jamais ! jamais ! s’écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette guerre se fera, et je demande qu’elle éclate aujourd’hui même.

— Maston, dit Barbicane en faisant détonner son timbre avec fracas, je vous retire la parole ! »

Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent à le contenir.

« Je conviens, dit Barbicane, que l’expérience ne peut et ne doit être tentée que sur le sol de l’Union, mais si mon impatient ami m’eût laissé parler, s’il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu’il est parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car certaines frontières des États-Unis s’étendent au-delà du vingt-huitième parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toute la partie méridionale du Texas et des Florides. »

L’incident n’eut pas de suite ; cependant, ce ne fut pas sans regret que J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la Columbiad serait coulée, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de la Floride. Mais cette décision devait créer une rivalité sans exemple entre les villes de ces deux États.

Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine, traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu près égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend l’arc formé par les côtes de l’Alabama, du Mississippi et de la Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n’y avait donc que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de ce parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées par l’Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus importantes, Corpus-Christi, dans le countie de Nueces, et toutes les cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans le Webb, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans l’Hidalgo, Santa-Rita, El Panda, Brownsville, dans le Caméron, formèrent une ligue imposante contre les prétentions de la Floride.

Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens arrivèrent à Baltimore par le plus court ; à partir de ce moment, le président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent assiégés jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de la Grèce se disputèrent l’honneur d’avoir vu naître Homère, deux États tout entiers menaçaient d’en venir aux mains à propos d’un canon.