4 min de lecture
“Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés.”
— Oui, quatre-vingts jours ! s’écria Andrew Stuart, qui, par inattention, coupa une carte maîtresse, mais non compris le mauvais temps, les vents contraires, les naufrages, les déraillements, etc.
— Tout compris, répondit Phileas Fogg en continuant de jouer, car, cette fois, la discussion ne respectait plus le whist.
— Même si les Indous ou les Indiens enlèvent les rails ! s’écria Andrew Stuart, s’ils arrêtent les trains, pillent les fourgons, scalpent les voyageurs !
— Tout compris, » répondit Phileas Fogg, qui, abattant son jeu, ajouta : « Deux atouts maîtres. »
Andrew Stuart, à qui c’était le tour de « faire », ramassa les cartes en disant :
« Théoriquement, vous avez raison, Monsieur Fogg, mais dans la pratique…
— Dans la pratique aussi, Monsieur Stuart.
— Je voudrais bien vous y voir.
— Il ne tient qu’à vous. Partons ensemble.
— Le ciel m’en préserve ! s’écria Stuart, mais je parierais bien quatre mille livres (100,000 fr.) qu’un tel voyage, fait dans ces conditions, est impossible.
— Très-possible, au contraire, répondit Mr. Fogg.
— Et bien, faites-le donc !
— Le tour du monde en quatre-vingts jours ?
— Je le veux bien.
— Quand ?
— Tout de suite.
— C’est de la folie ! s’écria Andrew Stuart, qui commençait à se vexer de l’insistance de son partenaire. Tenez ! jouons plutôt.
— Refaites alors, répondit Phileas Fogg, car il y a « mal donne. »
Andrew Stuart reprit les cartes d’une main fébrile ; puis, tout à coup, les posant sur la table :
« Eh bien, oui, Monsieur Fogg, dit-il, oui, je parie quatre mille livres !…
— Mon cher Stuart, dit Fallentin, calmez-vous. Ce n’est pas sérieux.
— Quand je dis : je parie, répondit Andrew Stuart, c’est toujours sérieux.
— Soit ! » dit Mr. Fogg. Puis, se tournant vers ses collègues :
« J’ai vingt mille livres (500,000 fr.) déposées chez Baring frères. Je les risquerai volontiers…
— Vingt mille livres ! s’écria John Sullivan. Vingt mille livres qu’un retard imprévu peut vous faire perdre !
— L’imprévu n’existe pas, répondit simplement Phileas Fogg.
— Mais, Monsieur Fogg, ce laps de quatre-vingts jours n’est calculé que comme un minimum de temps !
— Un minimum bien employé suffit à tout.
— Mais pour ne pas le dépasser, il faut sauter mathématiquement des railways dans les paquebots, et des paquebots dans les chemins de fer !
— Je sauterai mathématiquement.
— C’est une plaisanterie !
— Un bon Anglais ne plaisante jamais, quand il s’agit d’une chose aussi sérieuse qu’un pari, répondit Phileas Fogg. Je parie vingt mille livres contre qui voudra que je ferai le tour de la terre en quatre-vingts jours ou moins, soit dix-neuf cent vingt heures ou cent quinze mille deux cents minutes. Acceptez-vous ?
— Nous acceptons, répondirent MM. Stuart, Fallentin, Sullivan, Flanagan et Ralph, après s’être entendus.
— Bien, dit Mr Fogg. Le train de Douvres part à huit heures quarante-cinq. Je le prendrai.
— Ce soir même ? demanda Stuart.
— Ce soir même, répondit Phileas Fogg. Donc, ajouta-t-il en consultant un calendrier de poche, puisque c’est aujourd’hui mercredi 2 octobre, je devrai être de retour à Londres, dans ce salon même du Reform-Club, le samedi 21 décembre, à huit heures quarante-cinq du soir, faute de quoi les vingt mille livres déposées actuellement à mon crédit chez Baring frères vous appartiendront de fait et de droit, messieurs. — Voici un chèque de pareille somme. »
Un procès-verbal du pari fut fait et signé sur-le-champ par les six co-intéressés. Phileas Fogg était demeuré froid. Il n’avait certainement pas parié pour gagner, et n’avait engagé ces vingt mille livres — la moitié de sa fortune — que parce qu’il prévoyait qu’il pourrait avoir à dépenser l’autre pour mener à bien ce difficile, pour ne pas dire inexécutable projet. Quant à ses adversaires, eux, ils paraissaient émus, non pas à cause de la valeur de l’enjeu, mais parce qu’ils se faisaient une sorte de scrupule de lutter dans ces conditions.